Eric Tabuchi

L’Atlas des Régions Naturelles

C’est un projet fou, une aventure au long cours, un voyage dans une France à la fois proche et lointaine, empruntant à la photographie descriptive et sérielle des Becher tout en ayant son style propre. C’est l’Atlas des Régions Naturelles (ARN) porté par Eric Tabuchi qui se donne pour objet la création d’une archive photographique offrant un large aperçu de la diversité des bâtis mais aussi des paysages qui composent le territoire français. Une région naturelle, ou pays traditionnel de France, est un territoire d’étendue souvent limitée (quelques dizaines de kilomètres) ayant des caractères physiques homogènes (géomorphologie, géologie, climat, sols, ressources en eau) associés à une occupation humaine également homogène (perception et gestion de terroirs spécifiques développant des paysages et une identité culturelle propre). Le terme de «région naturelle» est à distinguer de celui de «région administrative» qui concerne l’organisation politique et la gestion administrative d’un territoire. La collecte, commencée début 2017 prendra de longues années et entend jeter les bases d’un système de représentation, par la photographie, à destination d’un archivage numérique applicable à n’importe quel autre pays. Par conséquent, il n’y a dans cette entreprise aucun parti pris autre que celui de montrer l’extrême diversité des objets construits par l’être humain et qui, posés sur le socle du paysage, constituent tout environnement habité.

«Les choses me viennent rarement de but en blanc, je suis plutôt quelqu’un qui ramasse des signes et à un moment je m’arrête, je regarde un peu ce que j’ai ramassé et je vois dans quelle direction cela m’amène. L’Atlas des Régions Naturelles est une conséquence, une synthèse de tout mon travail précédent avec l’idée qu’un corpus photographique soit d’abord destiné à l’internet avec toutes les possibilités que cela offre de combinaison par mots clés. Comment une énorme masse d’images peut être configurée et reconfigurée à l’infini m’a convaincu à réaliser ce projet.

Initialement, j’étais bloqué chez moi pour des raisons de santé et frustré de ne plus pouvoir m’aventurer dans le monde réel. Un jour, je me suis dit que grâce à internet j’allais aborder le virtuel comme j’abordais le réel, fouiller dedans et prélever des images à l’intérieur de cette gigantesque masse. Je passais des heures à naviguer dans les profondeurs du réseau dans une succession de rebonds aléatoires. Ca a duré deux ans et j’ai amassé 25 000 d’images avec lesquelles j’ai crée le site Atlas of Forms, c’était très stimulant. Une fois guéri, je n’avais qu’une envie, c’était de bouger et d’avoir le vent dans la figure.

Je me suis posé la question de la bonne échelle pour explorer le territoire, le représenter d’une manière qui soit à la fois synthétique mais précise. Le hasard a fait que nous sommes allé vivre avec ma compagne pendant deux mois dans la Beauce. Je me suis rendu compte que ce territoire avait une échelle d’appréhension, c’est à dire la compréhension du lien entre le centre et la périphérie, d’à peu près 40 à 50 kilomètres de circonférence. Je me suis aussi aperçu qu’il y avait toute une géographie française oubliée et qu’on connaissait mal. On a tous entendu parler de la Sologne, du Cotentin ou du Béarn, mais il y en a d’autres régions qu’on ne connaît pas, entre 450 et 550 en France et ces micro territoires représentait une résolution d’exploration à taille humaine. Souvent la mesure ancestrale de ces territoires est un centre, où avait lieu le grand marché de la région, et une périphérie à une journée de marche à pied.

Au début je me suis dit je vais faire 50 photos par région mais quand j’ai multiplié par 500, je me suis rendu compte que ça faisait quand même 25000 images et 25 ans de travail ! Donc il a fallu que je fixe une règle sur un nombre de photos dans un durée de temps limité pour rendre faisable l’exploration de la totalité. Comme je n’ai ni fortune personnelle ni mécène, je suis tributaire du hasard, au gré de mes déplacements et des opportunités. Je ne prépare rien à l’avance parce que je pense que la perception intuitive, la première impression, l’excitation de découvrir est une nourriture importante pour garder de la spontanéité.

Mon travail est uniquement circonscrit au territoire français. Toutes les photos sont contraintes par une règle qui est que le sujet doit être le plus isolé possible d’un environnement voisin et ne pas être à contre jour afin qu’on le lise le mieux possible. C’est le critère majeur de choix qui élimine 90% de la réalité construite. J’essaye dans un premier temps de récolter un certain nombre de bâtiments qui me semblent être des archétypes: une grange, une ferme, une maison ouvrière, une maison de village, une mairie, une poste, une usine enfin un peu de tout ce qui constitue la trame du territoire à partir du moment où ce sont des objets singuliers qui appartiennent vraiment à l’identité de la région en question. Tout ce travail part du constat qui est que notre territoire français est très mal représenté. Il y a beaucoup de documentation pour le Mont-Saint-Michel ou les châteaux de la Loire et pratiquement une absence totale pour de nombreux autres lieux. Ce qui m’a guidé profondément au départ de ce projet, c’est l’idée de s’abstraire de la fréquentation pour donner une représentation équitable de chaque région. Peu importe que cela regorge de curiosités ou que ce soit soit extrêmement aride, elles auront chacune leurs 50 photos. Aujourd’hui, alors que je commence à avoir une bonne connaissance de tout ça, je peux dire qu’il y a des régions qui sont réellement passionnantes mais qui n’intéressent personne. Si je peux contribuer à une sorte de rééquilibrage de toute cette représentation iconographique, mettre en libre accès un corpus qui renseignera aussi bien Nice que Bar le duc, le Cotentin ou Dunkerque, j’ai le sentiment que c’est assez utile en terme presque politique. Mon obsession c’est d’abolir la hiérarchie entre ce qui est prestigieux et ce qui est vulgaire, ce qui relève du beau ou du laid, du trivial ou du sacré. J’applique le même soin et le même protocole pour photographier tous ces lieux de telle manière qu’un McDonald, une église, une ferme ou un pavillon de banlieue soient formellement traités avec le même soin et les mêmes intentions. Je me suis donné huit ans pour y arriver, huit ans à plein temps, ce qui est long d’autant plus que ce travail est très intimement lié à l’internet qui est le média de l’immédiateté.

Il y a des territoires qui sont fastueux, tout est facile et d’autres où c’est plus compliqué. Est ce que ça tient à moi ou à une réalité de proposition qui est plus sèche et qui va apporter moins d’éléments visuels, je n’ai pas vraiment la réponse. Tout cela n’est pas tellement lié à une certaine forme de beauté d’une région, de la nature les paysages. Ce n’est pas non plus forcément lié au charme intrinsèque du bâti comme par exemple les habitats de Bourgogne spectaculaires et intéressants en termes d’architecture, mais confinés dans des lieux qui sont d’une certaine manière trop entretenus, trop restaurés pour encore transporter quelque chose qui relève de l’authenticité. En fait ce qui m’intéresse le plus c’est quand même d’être dans un lieu où il subsiste une préservation de la singularité. Je préfère tomber sur un beau Coron dans les Flandres que sur un petit village entièrement restauré dans le Poitou par exemple. Mais tout ça est assez compliqué à formuler parce que c’est lié à l’idée que j’en suis arrivé à considérer que tous les territoires plus ou moins délaissés et pauvres étaient beaucoup plus authentique et intéressants. Mais en même temps je ne veux pas faire l’apologie de la pauvreté en disant la pauvreté c’est plus beau que la richesse qui corrompt et détruit tout. Je suis vraiment content quand je vois qu’il y a une bonne cohabitation entre des éléments très authentique qui ont subsisté et auxquels se sont greffées des éléments qui cohabitent plus ou moins bien. D’ailleurs la question n’est pas de cohabiter bien ou pas mais en tout cas de laisser une place afin d’avoir une répartition de toutes les strates du passé. Par exemple dans le Nord où destruction puis reconstruction ont crée toute cette espèce d’étagement, de stratification du paysage qui fait qu’on lit toute une histoire à travers. Ca me plaît beaucoup plus que ce qui se passe dans certains endroits qui sont pleins de résidences secondaires joliment retapée mais qui, hors saison, sont complètement livides et morts. Quand un maire d’une commune voit son village attirer les touristes, il se sent obligé de faire des aménagements qui sont extrêmement stéréotypés et vont évoquer l’idée que c’est joli, propre mais dans cette évocation il y a en fait quelque chose de très laid. Le photographe est toujours obligé de composer avec ce qui est beau et ce qui est laid. Je dois donc jongler entre le désir de fabriquer des images qui ont une structure suffisamment spectaculaire pour être regardées et en même temps leur conserver une éthique qui me permette de les revendiquer en tant que travail cohérent et honorable. Donc je m’achemine lentement mais forcément vers la question de pourquoi certains lieux m’inspirent plus que d’autres.

On me catégorise plutôt dans la catégorie des photographes réalistes et des fois ça me trouble. Je me dis que je suis le photographe du déclin français alors que précisément j’essaye de montrer toute la beauté, tous les trésors cachés et en même temps ce que je photographie relève d’une forme de disparition d’un monde. Quand le photographe apparaît, c’est que quelque chose disparaît comme un médecin légiste qui vient attester de l’heure de la mort. En même temps, si il n’était pas là, la chose disparaîtrait et personne ne le saurait. Donc il y a quand même quelque chose d’assez intéressant dans le fait que quelqu’un se préoccupe d’être là, même si c’est un peu trop tard. Donc je vais consacrer plus d’énergie pour photographier ce qui est susceptible de disparaître dans un proche avenir plutôt que ce qui est là pour un bon moment. Je suppose qu’il y a effectivement une notion d’urgence qui fait que l’on est quand même plutôt attiré par l’idée de mémoriser ce qui disparaît plutôt que de figer quelque chose qui est bien vivant et qui se porte plutôt très bien.

Je suis victime un peu de la société du spectacle c’est à dire que même dans l’anti spectacle je suis obligé de diffuser des images sur les réseaux sociaux qui ont plutôt un caractère spectaculaire même si c’est un spectacle relatif, car je sais qu’elles vont être plus diffusées et mémorisées que d’autres et je me plie à la contrainte. Mais je le fais dans la perspective du site internet qui lui n’opérera aucune sélection. La finalité, c’est le site avec toutes ces 25000 images. Les gens qui voudrons voir des supermarchés y verront des supermarchés dans leur hyper banalité et on ne pourra pas prétendre qu’il y a un parti pris d’évacuer le présent au profit du passé. Un beau chevalement de charbon me semblera toujours plus éloquent qu’un pavillon de banlieue mais ce n’est pas toujours le cas, des fois je me trompe. J’aime bien vérifier comment l’hypothèse que j’évalue peut être mauvaise des fois, les choses s’avèrent assez surprenantes des fois. Je mise beaucoup sur un truc, je me dis que c’est drôlement épatant et tout ça fait un flop, mais il y a des images dont je sais effectivement qu’elles sont importantes à l’intérieur d’un ensemble, alors qu’en tant qu’image isolé elles n’ont pas grand intérêt.»

Propos recueillis par Gilles courtinat

Savoir+

 

Toutes les photos: ©Eric Tabuchi

Montchanin, Autunois, zone d’activité.

Denguin, Béarn, enseigne-objet.

Sainte-Marguerite-sur-Mer, Pays de Caux, infrasculptures.

Mézières-en-Gâtinais, Gâtinais, camouflage.

Mazé, Val d’Anjou, enseigne-objet.

Bédoin, Comtat Venaissin, équipement collectif.

Croix, Pays de Montbéliard, château d’eau.

Semoutiers-Monsaon, Chaumontais, enseigne-objet, piscines verticales.

Troyes, Champagne crayeuse, patrimoine.

Sancerre, Pays Fort, enseigne-objet.

Elbeuf, Val-de-Seine, château d’eau.

Dunkerque, Flandre, infrastructure, SNCF.

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