Les racines de la colère

 

Vincent Jarousseau

Denain, ce fut un bassin minier prospère, le plein-emploi, la solidarité. C’est aujourd’hui un taux de pauvreté de 44,5 % et un taux de chômage de 34,7 %. Pour aller au-delà de la simple exposition de cette situation dramatique, Vincent Jarousseau est parti à la rencontre de celles et ceux qui se battent pour vivre ou survivre au quotidien, en leur donnant la parole comme il l’avait déjà fait dans son précédent ouvrage «L’illusion nationale». C’est un témoignage en immersion, de longue durée, juste et sensible, qui raconte la course après un petit boulot pour gagner juste de quoi subsister, la galère pour se déplacer sans voiture, la réalité de vies fracturées. C’est aussi le récit de l’immense courage qu’il faut avoir pour tenter de s’en sortir en luttant contre la fatigue et le découragement. En résonance avec l’actualité du moment, on y parle de la mobilité contrainte et de l’immobilité forcée que cela entraîne, aux antipodes d’un discours politique dominant selon lequel traverser la rue résoudrait tous les problèmes. Rencontre.

 

© Pierre Hybre/MYOP

Les invisibles

«J’ai mis les pieds à Denain en septembre 2016, à la suite du travail que j’avais démarré en 2014 avec l’historienne Valérie Igounet pour mon livre “L’illusion nationale”, pour explorer et documenter les fractures françaises. Nous étions dans une période électorale et comme je ne souhaitais pas suivre un candidat, je cherchais un nouveau territoire dans le prolongement de ce que je venais de faire. J’avais entendu parler de Denain, une ville enclavée où le Front National n’avait pas encore d’élu, avec une maire et un député socialistes alors qu’on sortait du quinquennat de Hollande, et surtout un contexte économique et social qui attirait mon attention. S’y est ajouté un fait divers au printemps 2016, l’incendie volontaire d’un commerce tenu par des Roms. Il se trouve que les deux personnes arrêtées ensuite, employées par la municipalité, étaient en contact proche avec le directeur de cabinet de la maire.

À l’époque, Sébastien Chenu, futur porte-parole de Marine Le Pen pour la présidentielle et transfuge de la droite parlementaire, s’implantait à Denain pour se présenter aux législatives. Tout cela dans un contexte où plus d’un millier de Roms venus d’Angleterre, d’Allemagne et de la région lilloise s’étaient installés dans une ville en décroissance, qui avait perdu 10 000 habitants en trente ans, soit un tiers de sa population. Il y avait donc des logements vides souvent vétustes, voire insalubres, et, par là même, des marchands de sommeil, sans oublier une forte implantation des frères musulmans.
Le contexte général du moment, c’est Marine Le Pen, les tensions communautaires, la question sociale évidemment. Et Denain est une des villes les plus pauvres de France. Tout cela retient mon attention. Plusieurs commandes des médias me permettent de m’y rendre à quelques reprises. J’essaye de comprendre le terrain, je prends des contacts et je rencontre, en novembre 2016, la première famille qui sera ensuite dans le livre.

La campagne électorale se poursuit, la candidature d’Emmanuel Macron émerge et il y a sa visite dans le bassin minier où il fait des déclarations bourrées de poncifs. Je me dis alors que s’il devient Président, il y aura des choses à raconter sur ces régions puisqu’elles sont l’exact opposé de ce qu’il incarne, tant dans son discours que par sa personne. J’ai envie de comprendre et de faire connaître. Peu à peu, j’affine le projet en ne restant pas uniquement dans le cliché de la France des oubliés mais en prenant l’angle de la mobilité, très présent dans le discours de Macron et le nom de son parti. Ce terme de mobilité vient remplacer un autre très présent chez les néolibéraux, l’adaptabilité, qui cache une injonction des élites, des premiers de cordée, à l’égard du peuple. Je voyais bien cette distorsion à Denain entre ceux qui étaient très mobiles et ceux qui ne l’étaient pas, et c’était souvent lié. Par exemple, dans un couple où le mari est routier, sa femme doit rester à la maison pour s’occuper des enfants. Une hyper mobilité amène une hyper immobilité, c’est le revers de la médaille.
Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas eu grand-chose de fait sur cette ville, certes de belles photos par de bons photographes mais qui ne racontaient rien en profondeur. Au lendemain de l’élection présidentielle, j’ai obtenu une bourse de l’institut de recherche Forum Vies Mobiles* qui m’a permis de poursuivre un travail de fond sur le long terme. Ça a été un soutien important, pas seulement financier. Cet échange fructueux m’a permis de nourrir ma réflexion tout en conservant une totale liberté pour organiser mon récit.

À partir du travail de sociologues qui s’étaient penchés sur la question, j’ai établi des profils de gens que je cherchais. Je suis allé à leur rencontre sans intermédiaire, dans la rue, les bistrots, les transports en commun. Je suis allé trouver des familles au sens large, avec des frères et sœurs, des grands-parents, des cousins et une diversité de situations sociales répondant à mon propos. Je savais que des questions allaient se poser à propos du système des aides sociales tel qu’il peut être perçu par des gens qui travaillent avec de petits salaires parfois au sein d’une même famille. Il y a une défiance vis-à-vis de la solidarité nationale qui raconte quelque chose sur le discours néolibéral et l’individualisme intériorisé par une partie de la société.

Même si j’ai vu plus de personnes, le livre est limité à huit récits qui exposent assez bien la situation à Denain. J’ai voulu éviter la caricature et conserver la dignité de ces personnes, même s’il n’y a pas là que des héros. Je photographie à hauteur d’homme, sans artifice, dans une démarche d’humilité en partant du principe que je ne sais rien au départ des conditions sociales que je vais rencontrer, et en passant du temps avec les gens. C’est aussi le message de ce livre: on a beaucoup à apprendre de tout le monde. C’est un contre-pied par rapport au message présidentiel qui fait la leçon sur comment on devrait vivre. Par exemple, Guillaume a une voiture vieille de trente ans mais qui roule parce qu’il sait bricoler et répare les moteurs de ses voisins. Mais avec le nouveau contrôle technique, la mécanique maison, c’est fini, et son rôle social aussi.

Il y a plusieurs niveaux de lecture dans mon livre. Il s’agit d’aller au-delà des lieux communs et d’exposer concrètement ce que ça implique, qu’est-ce qui est vécu et quel est le sens de cette vie. C’est un travail de représentation de personnes “invisibilisées” plus qu’invisibles, et j’ai choisi le roman-photo comme mode de narration pour restituer leur propre parole et sortir du cadre enfermant de la photographie. Si le livre ouvre sur un flash-back en bande dessinée, quarante ans en arrière, à l’époque du plein-emploi chez Usinor, c’est que la pauvreté ne date pas d’aujourd’hui. En 1979, le PDG annonçait la fermeture des sites de Longwy et de Denain où 10000 salariés produisaient 10% de l’acier français. En une quinzaine d’années, 50000 emplois ont disparu dans la région, une des plus graves catastrophes économiques et sociales de l’après-guerre. Un monde bascule à ce moment-là, ce qui explique la condition sociale de celles et ceux que l’on voit dans le livre, deuxième ou troisième génération de chômeurs vivant dans un environnement où l’individu a pris le pas sur le collectif.

Quelque chose est revenu souvent pendant ces deux ans, ce sont les déclarations de Macron et les mesures concrètes, comme la suppression des emplois aidés, une des rares bouées de sauvetage pour certains. Ce récit national proposé d’un nouveau monde, d’une start-up nation, se révèle très étriqué pour une majorité du pays. Là, on rejoint les gilets jaunes. Au-delà des questions de pouvoir d’achat, ce qui s’exprime, c’est un fort besoin de fraternité qui s’était aussi manifesté au moment de la Coupe du monde de football. Comme je veux réaliser une trilogie, je travaille maintenant à un nouveau projet pour poursuivre cette investigation sur le thème des ruptures sociétales en France en restant cohérent avec les deux précédents ouvrages, tout en amenant une originalité graphique pertinente.»

Propos recueillis par Gilles Courtinat

Les raisons de la colère
Vincent Jarousseau
Les Arènes
21,2cmx28,5cm, 168 pages
Broché 22 €

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