Le goût des autres

Thierry Borredon

Dépositaires d’un savoir-faire ancestral, depuis toujours, les paysans travaillent dur pour nous nourrir. Cependant, de nombreuses études révèlent l’attention grandissante apportée par les Français à leur alimentation: partisans du bio, végans, flexitariens ou adeptes des circuits courts expriment le même souci de ne plus avaler n’importe quoi. Alors, tournant le dos à la production intensive et à la course aux rendements, synonymes de malbouffe et de dégâts environnementaux, certains paysans font le pari de la qualité dans une démarche vertueuse. Ils élèvent des races anciennes, font pousser des légumes et des fruits qui ont du goût, font du bon vin et du bon pain, avec le souci de faire leur travail et de le faire bien. Nourri du souvenir d’une jeunesse heureuse passé à la campagne et du fumet d’un ragout qui cuit lentement sur le bord d’un fourneau, Thierry Borredon va à la rencontre de ces producteurs et transformateurs qui mettent en valeur des produits alimentaires sains, savoureux et désirables. Ses portraits sont un hommage respectueux et complice à des femmes et des hommes mis en lumière dans leur simplicité, leur courage et leur détermination, animés par une quête d’authenticité que le photographe partage avec eux.

Verbatim

«Il y a six ou sept ans, comme on me demandait de plus en plus de portraits, je m’y suis intéressé et je me suis formé seul en regardant les travaux des autres photographes pour essayer de voir un peu ce qui se faisait, comprendre les tendances et la post-production qui fait la différence. Je me suis vite rendu compte que le portrait allait bien au-delà de ce que je pensais au départ, qu’il ne s’agissait pas seulement de prise de vue comme je faisais avant en reportage, mais que le plus important était la connivence, l’échange avec des gens. C’est ça qui m’a intéressé. Je ne voulais pas travailler sur n’importe quoi, il me fallait quelque chose qui me corresponde. Depuis longtemps, j’exerçais dans l’univers du “corporate” et des magazines, où j’avais de moins en moins de liberté pour exprimer ce que j’avais envie de dire en photographie. Là, je voulais retourner à des choses qui me sont plus proches, plus personnelles et peut-être suis-je allé le chercher loin dans mon enfance pour les trouver. J’ai passé une partie de ma vie, enfant et adolescent, avec mes grands-parents à la campagne où j’ai côtoyé des paysans. Je me rappelle qu’avec ma grand-mère, nous allions chez une fermière, au tablier un peu taché et aux bottes blanches crottées de boue, qui nous accueillait chaleureusement dans son immense cuisine. Il y avait toujours quelque chose qui mijotait dans le four et où les odeurs étaient incroyables. Ça m’était resté, même avec le temps si j’avais un peu perdu ce rapport de proximité avec la terre. Je voulais donc faire un travail où je puisse côtoyer des gens de la campagne, tout simplement.

Ayant des attaches en Bretagne, j’ai commencé par m’intéresser aux conchyliculteurs, celles et ceux qui font des huitres et des moules, des gens qui sont entre terre et mer, les paysans de la mer en quelque sorte. La première personne qui a accepté de me recevoir était très sympa. Je ne savais pas comment j’allais être reçu, mais je me suis rendu compte que d’aller photographier ces gens comme je le faisais les mettait en valeur et qu’ils étaient contents que quelqu’un s’intéresse à eux et à leur travail. De fil en aiguille, j’ai noué des contacts et poursuivi mon projet avec la conchyliculture. Cela m’a permis de faire des rencontres fabuleuses avec des gens passionnés par leur métier et je me suis dit que je pouvais aller plus loin et traiter les producteurs en général sur tout le territoire français. Des producteurs, il y en a dans tous les domaines, qu’ils soient maraîchers, producteurs de fromages, de fruits, éleveurs d’agneaux, etc. Ce qui m’intéressait, c’était de travailler sur ceux qui ont une petite production, et surtout qui font de la qualité.

J’ai continué avec le portrait d’un producteur d’asperges qui est une star dans son domaine et qui ne travaille qu’avec 80 chefs étoilés. Lui aussi m’a filé plein de contacts un peu partout, un gars qui fait de l’huile d’olive, un autre qui fait uniquement des mini légumes, etc. Quand je les photographie, je leur demande toujours de rester tels qu’ils sont. Je ne veux surtout pas qu’ils se changent, je veux qu’ils restent comme ils sont tous les jours. Ils posent comme ils ont envie, je n’oblige à rien. J’en ai photographié un certain nombre, mais comme je fais ça sur mon temps libre, je me suis pour l’instant concentré sur la Bretagne, l’Occitanie et un peu les Alpes. Je me suis aussi créé un réseau en demandant des adresses à ceux que je photographie, en faisant mes propres recherches sur Internet ou en passant par des chefs, étoilés ou non mais faisant de la qualité, qui me renvoient sur les producteurs avec qui ils travaillent.

Avec le temps, j’ai structuré le projet en créant un grand tableau où je répertorie les noms par région et par département. L’idée, c’est d’avoir un panel représentatif dans la diversité et dans la qualité de ce qui se fait de mieux sur tout le territoire français. Plus j’avance, plus je me rends compte que c’est exponentiel et plus je découvre des gens qui sont sur des niches bien précises. Par exemple, j’ai découvert quelqu’un qui fait du beurre en Bretagne avec une race de vaches anciennes, quasiment disparues, qui ont un lait particulier donnant un beurre extraordinaire, et il est le seul à faire ça. Ou celui qui est cueilleur de plantes sauvages dans les Cévennes, ou encore cette femme, dans le même coin, qui fait des fleurs comestibles, etc. Je finis par tomber sur des gens qui sont sur des niches et qui font des produits très spécifiques, parfois uniques. Évidemment, Il y a des régions plus ou moins pourvues, mais j’essaie que ça soit représentatif et toujours diversifié.

Je m’intéresse aussi aux transformateurs ceux qui font du pain, du poisson fumé, du chocolat ou du café comme celui que j’ai photographié en vallée de Chevreuse, et qui fait des sirops à toute petite échelle, chez lui, avec des produits frais et des parfums naturels, comme un espèce d’alchimiste. Il y a aussi un gars qui fait du bœuf de Kobé, un maraîcher japonais qui a rapporté ses semences du Japon, un véritable artiste, comme ceux qui font des tomates à l’ancienne. C’est intéressant de travailler avec des gens qui visent l’excellence avec des produits qu’on connaît peu voire pas du tout, et qui sortent de l’ordinaire. Avec, toujours, la qualité comme fil directeur.

Ce que je fais n’est peut-être pas vraiment nouveau mais, à cette échelle, je ne pense pas que cela ait déjà été réalisé. Dans l’absolu, ce travail est sans fin. Une fois que j’aurai couvert le territoire français, je pourrai continuer sur l’Europe et pourquoi pas le monde entier. Mais ce qui est très important pour moi, c’est ce rapport avec des gens simples, vrais, qui sont passionnés et sont libres parce qu’ils font un métier qu’ils aiment passionnément, et sans avoir de comptes à rendre à personne. Je suis toujours bien reçu et ils m’apportent beaucoup plus que ce que je ne leur apporte. Ce travail est un vrai plaisir et je peux dire que je me régale.»

Propos recueillis par Gilles Courtinat

 

En savoir+

Pascal Migliore
Artisan ostréiculteur, Occitanie, Hérault, Lagune de Thau

Sylvain Erhardt
Producteur d’asperges vertes, PACA, Bouches du Rhône, Senas

Didier Girard
Producteur d’agneaux d’alpage bio, viande de bisons des plaines (origine Canada) et brebis Mérinos d’Arles, Auvergne-Rhône-Alpes, Isère, Rochetaillée, Bourg d’Oisans

Philippe Guichard
Cultivateur de blés anciens, céréales biodiversifiées et légumineuses, Nouvelle-Aquitaine, Lot et Garonne, Pailloles

Frédéric Marr
Chocolat cru, Ile de France, Paris

Maxence Lenient
Producteur d’escargots, Auvergne-Rhône-Alpes, Haute Savoie, Magland

Yves Le Guel
Producteur de jambon de Paris, saucisson à l’ail, boudins blancs, terrines, Ile de France, Paris

Delphine Rio
Huîtres naturelles, Bretagne, Morbihan, La Pointe du Blaire

Aude Duwer
Productrice de légumes, agroforesterie, poules pondeuses, Occitanie, Lot, Pontcirq

Rodolph Salardaine
Ostréiculteur, Bretagne, Ille et Vilaine, Vivier sur mer

Michel Pribilsqui
producteur de pigeonneaux de chair fermiers, Nouvelle – Aquitaine, Dordogne, Peyrillac

Thierry Delabre
Boulanger, Ile de France, Gentilly

Mathieu Rio
Éleveur de chèvres pour fromager et de porc noir en plein air, Occitanie, Gard, Saint-Bénezet

Benoit et Bénédicte Poisot
Poulardes, poulettes, poulets, vaches charolaises, Normandie, Orne, Moutiers au Perche

Gwenaël Le Douarin
éleveur de vaches gersiaises et volailles, Bretagne, Plougoumelen

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