Studio Michel Kameni

La perle noire de Yaoundé

C’est un hasard heureux doublé d’une belle intuition qui fait découvrir par le photographe et cinéaste Benjamin Hoffman l’œuvre d’un grand photographe africain Michel Papami Kameni. Celui-ci, né dans les années 30, encouragé par son oncle et après une première carrière de photographe de rue, ouvre son studio à Yaoundé en septembre 1963, peu de temps après l’indépendance de son pays. Voisins, citadins, paysans, voyageurs, familles, amoureux, toutes les composantes de la société vont défiler devant son objectif jusqu’aux années 80 où l’arrivée d’appareils photos à des prix abordables puis le numérique lui feront arrêter son activité. Il reste de ces années une importante production, unique par son style et d’une grande créativité qui raconte l’histoire d’une nation en transition, ses particularités, ses rêves et les influences qui l’ont traversé. Ces photos sont également le témoignage du grand talent de leur auteur excellent et très inventif portraitiste. Persuadé, à juste titre, qu’il faut faire connaître et préserver cette œuvre, Hoffman s’est associé avec Lee Shulman, fondateur de The Anonymous Project, pour sortir de l’oubli et amener à la lumière ces images afin que Michel Kameni trouve la place qui lui revient parmi les plus grands.

 

Photo Benjamin Hoffman

 

 

Interview de Lee Shulman
«C’est un copain cinéaste et photographe, Benjamin Hoffman, qui a découvert ce photographe. En 2016, il venait de présenter à Yaoundé un documentaire qu’il avait tourné au Cameroun et était dans un taxi qui le ramenait à l’aéroport. Comme ils étaient bloqués dans un embouteillage, le chauffeur a changé de chemin mais pour se retrouver finalement pris dans un autre encombrement. En regardant par la fenêtre, Benjamin a remarqué un petit magasin photo qui l’a intrigué et il a demandé à descendre et que le chauffeur l’attende. Une fois à l’intérieur il est reçu par un jeune homme qui lui explique que c’était la boutique de son père et, à sa demande, lui montre des cartons pleins de négatifs noir et blanc couverts de poussière. Et là, heureuse surprise, il découvre le travail de Michel Kameni qui est toujours vivant et a «quatre-vingt-dix et quelques années» selon son fils. Benjamin lui a alors demandé à rencontrer ce monsieur mais il a fallu d’abord en passer par toute la famille, soeurs, frères, cousins, cousines, etc. et ça a duré deux ans à faire des allers retours! Au bout du compte, il a pu enfin faire la connaissance du père qui lui a dit «Maintenant tu fais partie de la famille» et en discutant, ils ont convenu qu’il fallait faire quelque chose avec ses photos.

Rentré à Paris, Benjamin est venu me voir avec quelques images pour que je l’aide à monter un projet et j’ai été tout de suite complètement bluffé. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il avait ramené avec lui, avec l’accord de Kameni, des négatifs dans le but de préserver ce magnifique travail qui sur place ne pourrait malheureusement pas l’être. Dans le studio, il doit y avoir dans les 100 000 négatifs noir et blanc et aussi de la couleur que l’on a même pas encore commencé à regarder. Je collectionne des photos dont des auteurs africain et je trouve que ces images sont d’une grande qualité par le travail sur la lumière, les poses. C’est quelque chose que je n’avais jamais vu avant assurément à la hauteur du talent de Seydou Keïta ou Malick Sidibé. On connait déjà leurs photos faites en studio mais c’est plus posé, un peu stoïque, alors que là, il y a de la tendresse, de la joie, de l’invention et plein de surprises.

Yaoundé c’est un carrefour pour toute l’Afrique et plein de gens passait dans le studio pour se faire tirer le portrait. Il travaillait aussi avec la police qui lui demandait de photographier des voleurs avec leur butin et il faisait aussi, c’est moins drôle, des photos des personnes décédées en compagnie de leur famille comme pour garder un souvenir de l’être aimé. Il y a des thèmes récurrents, par exemple John Wayne. En 1964, sort dans le seul cinéma de la ville, si ce n’est du pays, un western où joue l’acteur et le film rencontre un énorme succès. Les jeunes là bas veulent alors se faire photographier en cowboy et notre photographe, astucieux, se débrouille pour se procurer des chapeaux, des pistolets jouets et des chemises pour faire des mise en scènes très élaborées. On a déjà parlé des photos de deuil et des voleurs amenés par la police mais il y a aussi les groupes de bandits qui posaient avec leur armes, en famille! Et toute une série au fil du temps d’un enfant albinos que l’on voit grandir peu à peu. Il a aussi fait des expérimentations comme des double expositions et souvent les gens prenaient la pose avec un objet dont on était fier ou comme symbole de leurs fonctions. Il faut remarquer que les femmes étaient également bien représentées et mises en valeur que les hommes ce qui était plutôt rare à l’époque.

D’une manière générale, et c’est ce qui fait la différence avec d’autres auteurs africains, il y a une quasi direction d’acteur par l’orientation des regards et la mise en place bien particulière des personnages, tout cela restant très chaleureux et chargé d’émotion. Aujourd’hui, Michel Kameni ne travaille plus et est devenu aveugle mais il se souvient encore parfaitement de toutes les histoires liées aux images qu’il a fait. Il a gardé une joie de vivre formidable et je pense que l’on retrouve de cette joie dans ses photos. L’idée c’est de révéler ce photographe, avec qui on a noué des liens très forts, qui n’est pas du tout connu alors qu’il doit avoir sa juste place dans l’histoire de la photo, en continuant ce travail avec lui de sauvegarde et de mise en valeur. Pour nous, il est important que ce témoignage tant sociologique qu’artistique ou historique soit connu et reconnu. On a en projet d’exposer en premier lieu ces photos dans un centre culturel sur place car ce serait génial que les visiteurs puissent reconnaitre des gens de leur famille ou des proches. Après cela, et il est aussi intéressé, on attend des accords pour un livre et des expositions, tout le monde est enthousiaste parce que les images parlent d’elles même et on ne peux absolument pas y être insensible.»

Propos recueillis par Gilles courtinat


Vidéo réalisée par Benjamin Hoffman

Le site du Studio Michel Kameni

 

Toutes les photos: Studio Kameni

Culturiste

Deux amies

Chanteur et ses choristes

Cowboy

Duel, Michel Kameni au centre s’est prêté au jeu

Deux militaires et un bébé

Trois amis et un transistor

Voleurs et leur outils

Catcheuses

Groupe de bandits avec leurs armes

Trois amies

Fiancés

Enfant albinos

SPR Mobymatic (Speciale Route) 1960 toute neuve

Image rare d’une jeune femme dénudée

 

Scène de deuil

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