La mort aussi bruyante que la vie

Ronan Guillou

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C’est l’affiche d’ImagesSingulières qui a Ă©veillĂ© notre curiositĂ©. Ce couple emmitouflĂ© dans une couverture nous a tapĂ© dans l’œil. Ronan Guillou est un photographe inclassable, entre reportage et introspection. Il sillonne les États-Unis depuis plusieurs annĂ©es dĂ©jĂ . L’Alaska, un territoire très peu reprĂ©sentĂ© dans la grande fresque qui compose le genre de la photographie amĂ©ricaine, l’a poussĂ© Ă  aller voir encore plus loin. Un travail dĂ©licat, fait de paysages et de rencontres. Des complicitĂ©s nouĂ©es en territoire inconnu, lĂ  ou le photographe n’a d’autres choix que d’aller vers l’autre pour se trouver lui-mĂŞme. Ce qui nous faire dire que dĂ©cidĂ©ment, le bonheur n’est pas si près!

Entretien

Pourquoi la photo?
Sans le savoir sur le moment, la photographie a eu sur moi un effet cathartique, quand je traversais une grande phase de solitude. J’étais tout jeune adulte. C’était un moyen de combler des espaces vides. Plus tard je compris qu’elle permettait d’aller vers les autres, vers des endroits nouveaux, de vivre des expériences. Une manière de m’éclairer sur le monde, sur les différences. Elle a fini par constituer mon identité et par déterminer mon style de vie.

Et les États-Unis?
Il y a tant à dire sur ce pays qui justifie qu’on s’y intéresse. Déjà le film de Wim Wenders “Paris, Texas”, que je découvrais 10 ans après sa sortie. C’était une révélation. Révélation de la couleur, de la lumière, du plan fixe avec Nastassja Kinski dans la cabine d’un peep-show. La musique de Ry Cooder. Les grands espaces, le scénario de Sam Shepard. Wenders me faisait découvrir l’Amérique et la photographie, nourrissait un imaginaire. La photogénie de l’Amérique attire les photographes. J’aspirais à une existence aventurière, j’avais l’impression que c’était là-bas. Et puis l’Amérique a vu naître une mythologie contemporaine universelle. Je pense au blues, au jazz, au disco, à la soul, au hip-hop, aux icônes planétaires comme Madonna ou James Brown. Je pense à Marylin, à Kennedy et Martin Luther King. Au mouvement hippy et à la beat generation. Aux super-héros, mondialement populaires. Steve Jobs et le GAFAM, qui sont pour beaucoup les nouveaux héros de mythes fondés sur la réussite économique. Les séries TV, Coca, McDo, Starbucks, inondent la planète et sont identifiables de tous. Bon ou pas bon, le soft power américain est omniprésent. Nous l’avons regardée grandir quand s’effondrait l’ère coloniale. Je me rappelle aussi que l’Amérique a libéré l’Europe du fascisme. Nous sommes si imprégnés des États-Unis que nous sommes devenus américains malgré nous. L’Amérique porte en elle les paradoxes et les excès de l’humanité, avec ses épisodes sombres. Progressiste ou ultraconservatrice, elle intrigue et fascine. L’existence peut y être rude, beaucoup sont en mode survie car c’est un territoire qui sait être hostile. Mais c’est aussi un pays créatif, énergique, où il y a eu de grandes luttes gagnées, ou en attente de l’être. Pensez à l’élection d’Obama ou plus récemment, au mouvement metoo. J’y ai rencontré des gens d’une grande humanité, vécu de grandes expériences, belles ou parfois moins faciles, soit en restant longtemps dans un endroit, soit pendant les longues traversées. Et les paysages sont éblouissants, ils vous attirent tellement. Mais m’intéresser aux États-Unis ne m’a pas rendu pro-américain pour autant.

Quand tu poses le pied pour la première fois sur le territoire américain, quelle est ton impression?
Déjà, la phase de préparation vous plonge dans votre sujet bien avant. Mais quelle que soit ma destination, j’essaie de ne jamais trop me projeter. J’arrive dans un état d’esprit disponible, avec l’envie de découvrir, c’est plutôt ça. Pas de préjugés. Mais j’ai toujours intacte l’excitation pour un départ, et la première arrivée au États-Unis reste mémorable. J’y étais! C’était à NY, quand j’assistais un photographe.

Tu te revendiques volontiers de la photographie américaine. Quelle en est la définition?
Ce n’est pas à moi d’auto-proclamer mon travail comme appartenant au genre de la photographie américaine. Je sais en tout cas qu’elle m’inspire. Quant à lui donner une définition, je dirais qu’elle est une grande fresque visuelle qui observe un mythe en train de se confronter aux réalités. Une sorte d’autopsie d’un rêve. Elle est faite de couleur, de noir et blanc. Elle réunit de nombreux auteurs, plusieurs courants, et autant d’écritures. Pourtant cette maille très large a une sorte d’unité, une cohérence dans sa diversité. Une dimension esthétique identifiable. Comme s’il y avait des codes communs à toutes ces variations, des points d’appuis formels qui relient les photographes entre eux. Certes il s’agit du même territoire, mais ça va au-delà de ça. Peut-être dans le traitement de la lumière, dans la manière d’aborder les sujets. Étrangement, toutes les photos de l’Amérique ne rentrent pas dans ce registre. En plus des figures majeures américaines, je trouve intéressant que des étrangers nourrissent l’histoire de la photo documentaire américaine. Jacob Holdt par exemple, Fred Herzog, et bien sûr Robert Frank qui était Suisse. Et puis la photo américaine est engagée. Elle documente son histoire, ses fractures, elle raconte les coulisses du rêve. Elle est sociale, idéologique aussi, plastique, humaniste, critique. Voyez comme le courant des New Topographics a influencé la manière pour les photographes de rendre compte de la société et de son rapport à la nature. Enfin le road-trip est incontournable dans ce grand tableau iconographique. C’est intéressant de voir que la photographie américaine, qui observe le mythe américain, est devenue elle-même un mythe ! Étrangement, cette photographie est à peine représentée dans les deux derniers États qui ont rejoint l’Union, Hawaï et l’Alaska. C’est ce qui m’a poussé à les découvrir.

Tu pars seul et loin. Fais-tu de cette fragilité une force?
Pour beaucoup d’entre nous la photographie est un travail solitaire. Ne pas être un peu solitaire serait contradictoire avec ma pratique. C’est vrai qu’à certains moments la solitude peut vous peser, surtout quand vous patinez dans votre projet. En partant longtemps, on a forcément des petits coups de mou, et on aimerait bien voir ses potes et ceux qu’on aime! Mais la solitude vous engage à l’introspection, et à la réflexion sur la direction du travail, les choix à prendre. Il y a aussi que quand vous êtes concentré sur votre travail, vous n’êtes plus vraiment seul, puisque vous cherchez, vous êtes attentifs à ce qui vous entoure, vous êtes au contact, réceptif. Avec les espaces, les formes, la lumière, avec les gens.

C’est un moteur pour aller vers les autres?
Oui, c’est vrai. Mais plus que la solitude, c’est la photographie qui est le moteur pour aller vers les autres. Elle vous pousse à la rencontre, à l’échange. Avec le temps, les plans larges du début se sont resserrés, je me suis rapproché des personnages. La photographie m’a affranchi de ma timidité et m’a rendu curieux. De la vie, des autres. Elle m’a appris à nuancer mes jugements. La patience aussi. Le fait d’enregistrer des sons et des interviews pour certains travaux m’a fait aussi franchir une autre étape. Je trouvais un nouveau relief dans le documentaire. Ce qui m’a permis aussi de créer un autre contact avec les américains.

Tu travailles toujours en argentique. Pourquoi?
Oui toujours. Ce n’est pas de la rĂ©sistance au monde numĂ©rique. Il m’arrive occasionnellement d’avoir recours au numĂ©rique, très performant en basse lumière. Si je travaille en argentique, c’est que j’aime son rendu, mais ce n’est pas l’unique raison. C’est parce qu’il est associĂ© Ă  l’appareil que j’utilise, un moyen format 6×6. Travailler avec cet appareil et des films de 12 poses m’installe dans une temporalitĂ© photographique spĂ©cifique. Ça implique de l’anticipation du fait que les rĂ©glages sont manuels. Il faut ĂŞtre en mesure de travailler vite mais de manière rĂ©flĂ©chie, car vous ĂŞtes limitĂ© par le nombre de vues. Autre chose, la gauche et la droite sont inversĂ©es dans le viseur. Ce qui m’aspire directement dans l’espace photographique. Comme si le cerveau commutait lui aussi dans ce mode. Et puis il y a l’utilisation d’une cellule indĂ©pendante, le changement des bobines. Sans oublier que travailler avec un boĂ®tier entièrement mĂ©canique, sans batterie, vous garantit une certaine indĂ©pendance. Enfin tout ceci participe de la ritualisation de l’acte de photographier. C’est ça qui me plaĂ®t je crois, ce rituel. Il y a quelque chose de physique et cĂ©rĂ©bral. La photographie est de toute façon un acte physique et cĂ©rĂ©bral. On sent le vent, la tempĂ©rature, on Ă©coute les sons, tout en composant. Ce sont ma tĂŞte et mon corps qui photographient. Autre chose, revoir la journĂ©e passĂ©e sur Ă©cran, faire les sauvegardes quand je rentre le soir, ça ne me manque pas. Je prĂ©fère mentaliser ce que j’ai rĂ©alisĂ© et attendre le retour. J’aime la phase du laboratoire, elle est excitante, magique. Un peu stressante aussi, c’est vrai! J’ai toujours une petite crainte technique, est-ce qu’il y a quelque chose sur les films? Tout ça fait aussi partie du rituel photographique dont je parlais.  Il y a aussi que l’appareil que j’utilise peut crĂ©er un lien avec les gens. Ils voient une sorte d’objet antique, sacrĂ© pour certains. Ils viennent me voir et on en discute. Il arrive que ça ouvre des portes Ă  des nouvelles choses. Comme il est plutĂ´t visible, c’est aussi un moyen d’annoncer clairement les raisons de votre prĂ©sence dans un lieu, de l’assumer. Argentique ou numĂ©rique, tel appareil ou tel autre, ce qui compte est d’utiliser l’outil qui vous permet de vous exprimer.

Propos recueillis par JJ Farré

©Ronan Guillou
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