Au hasard des vents

Pierre de Vallombreuse

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Pas facile de rencontrer Pierre de Vallombreuse. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, mais l’homme est occupé quand il passe à Paris. Terminer un livre, repartir sur un festival photo qui le sollicite comme parrain, recevoir des sponsors potentiels, boire des coups avec des amis… Il nous aura fallu 3 mois. Il nous accueille par un samedi ensoleillé du mois d’août, disponible, souriant et sympathique. Sur une grande table de son logement/atelier, le matériel photo occupe presque toute la surface. Boitiers, optiques, chargeurs, cables… mais mais que. Il y a aussi une dizaines de romans. C’est qu’il repart dans 3 jours pour 6 mois aux USA, dans l’Oregon…

Entretien

Peuple autochtone Les peuples autochtones, dans l’appellation qui concerne mon travail, ce sont les First nations (les Premières nations). Les peuples les plus anciens sur des terres. Ces peuples ne font pas partie des grands États nations. Ils vivent encore avec leur culture, leurs traditions et une primauté sur la terre. L’ONU a précisé, il y a une dizaine d’années, que les peuples autochtones sont ceux qui ont été victimes de colonisation, de racisme et de spoliation.

Premier voyage Le déclencheur qui a décidé de ma vie, c’est le premier voyage que j’ai fait à Bornéo alors que je suivais des études à l’École nationale des arts décoratifs. Je me destinais au dessin, à l’illustration. J’avais comme idée de commenter le monde par le dessin de presse et la bande dessinée, je voulais imaginer des histoires et les raconter aux gens. Cette notion était très importante. Je me préparais donc à une carrière d’artiste sédentaire, huit heures par jour sur sa table à dessin dans son atelier.

Puis j’ai eu un moment de doute, à 22 ans, une crise d’adolescence tardive. J’ai décidé de partir faire un grand voyage et je souhaitais que ce voyage se passe en forêt. J’aime beaucoup la forêt et je voulais carrément aller au milieu d’une des plus grandes forêts au monde. J’avais le choix entre la Papouasie-Nouvelle-Guinée, l’Amazonie ou Bornéo. À force de lectures, c’est Bornéo qui m’a happé. Je me suis dit : « Tiens, à Bornéo il y a des nomades Pounan, qui sont les derniers nomades de la forêt. » Il y a peu de peuples dans le monde qui vivent de cette façon-là. J’ai décidé de partir là-bas avec l’idée d’aller à leur rencontre. Comme je faisais un petit peu de photo aux Art déco, j’ai emporté mon appareil.

Le lendemain du premier jour de navigation sur le fleuve Punam, je me suis réveillé très tôt, vers 4 ou 5 heures du matin à cause du décalage horaire. Je suis allé m’asseoir au bord du fleuve et là, à la vue de ce fleuve énorme couvert de brume, j’ai eu une espèce de flash, comme ça m’est arrivé ensuite deux ou trois fois dans ma vie. Une espèce de lumière que l’on ressent physiquement et dans la tête. C’était un moment mystérieux. Je ressentais les odeurs de l’eau, des arbres, tous les sens étaient touchés. J’ai vu ce qu’allait être ma vie : « C’est extraordinaire, j’ai un fleuve avec des promesses d’aventures infinies. C’est l’aventure totale et ma vie sera ça. Je vais aller passer mon existence dans des grandes forêts et témoigner de la vie dans ces forêts. » Voilà, c’était tracé et ça ne s’est jamais arrêté.

Les débuts professionnels J’ai appris les langues locales, l’Indonésien, le Palawan. Et je me suis mis à travailler intensément sur les peuples des forêts en Asie du sud-est. Avec des reportages pour Terre sauvage et Géo, entre autres.

Prise de conscience Avant que je commence à documenter les problèmes auxquels ces peuples font face, il s’est passé quelques années. Bien sûr, j’ai très vite vu des barges qui ramenaient des troncs d’arbres. La déforestation avait commencé, on plantait déjà des palmiers à huile. Maintenant, Bornéo est ravagé. Mais je n’avais pas forcément envie de parler de ça à l’époque. J’avais envie de prolonger ma petite bulle, un peu exotique, un peu naïve. Je ne voulais pas faire face à ces choses que je n’aimais pas. Mon réflexe à l’époque, c’était d’aller encore plus loin à l’intérieur des terres. Rester plus longtemps avec des nomades. J’essayais d’échapper à tout ça pour ne pas briser mon rêve.

À un moment donné, une conscience s’est faite grâce à la lecture. J’ai lu L’Afrique fantôme de Michel Leiris, Aden Arabie de Paul Nizan – qui est pour moi un livre fondateur – et Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss. Ces trois esprits m’ont vraiment nourri. Je ne pouvais plus échapper à ces destructions, je rentrais dans le mensonge en ne parlant pas de ces choses-là. En voyant tous ces peuples souffrir énormément, je ne pouvais pas rester silencieux. Et puis, chez eux et avec eux, j’ai grandi, je suis devenu un homme accompli.

J’allais passer à côté d’un véritable engagement. Je n’aime pas beaucoup ce mot-là parce qu’il est tellement utilisé qu’il cache beaucoup de mensonges et d’opportunités mercantiles. Mais je me suis dit : « Voilà, je ne vais pas fuir le combat, je vais combattre avec pour arme la photographie et informer. » Alors aujourd’hui, après trente-quatre ans, oui, je peux dire que je suis fondamentalement engagé.

Les limites du genre Je ne suis pas un porte-parole parce que pour l’être, il faut avoir été désigné par des gens. Quand je vais dans un endroit, que je travaille au sein d’une communauté, je ne suis que photographe. Je n’aime pas parler à la place des gens, ce serait une imposture. La photographie, c’est la seule chose que je connaisse. J’espère qu’elle informe et que les différences que je montre apaisent les sources de peur, de craintes ou de haine. C’est par la différence qu’on évolue, c’est en se confrontant à elle qu’on arrive à se positionner, à réfléchir. Lévi-Strauss avait cette phrase fondamentale : « Chaque peuple a répondu à la vie sur Terre. » Chaque réponse est valable et intéressante, c’est grâce à cette diversité que l’humanité évolue. Moi, j’essaie de faire ma part, un peu comme le colibri de la légende reprise par Pierre Rabhi. C’est ma petite contribution. Je ne suis expert en rien et je n’ai que très peu de certitudes. Il y a ceux qui étudient les gens ; moi, je vis avec eux, c’est autre chose. J’essaie de capter et de raconter des histoires.

Dangers Les peuples autochtones ne découvrent pas qu’ils sont en danger, puisqu’ils l’ont toujours été depuis le premier jour. Ils se sont toujours battus, soit entre eux, soit contre l’entreprise coloniale. La rencontre avec le colon a toujours été synonyme de réduction des territoires, d’esclavage, de crimes et même de génocide.

En matière d’organisation sociale, ces peuples sont toujours reliés entre eux, du plus jeune jusqu’au plus vieux. En Occident, on est isolé, parqué par tranches d’âge, ce qui est impensable chez eux. Tout le monde est connecté. Les enfants participent aux discussions, entendent parler de choses importantes pour les adultes. Les grands-parents ont une utilité, ils ne sont pas rejetés. C’est la première des choses : pour durer dans le temps, il faut être ensemble. Leur force, c’est leur lien social et intergénérationnel.

Avenir Quand on voit des peuples réduits à quelques dizaines de milliers d’individus, on se dit qu’ils vont être complètement absorbés. Mais l’histoire n’est pas jouée. Il y a des retournements très intéressants, notamment en Bolivie avec Evo Morales, premier président autochtone. Ou en Nouvelle-Zélande, où la société est très imprégnée de culture maorie. Des métissages se font et donc rien n’est joué, rien n’est dit. Les outils de communication sont aussi des facteurs de changement. Ces peuples communiquent énormément. Comme l’écrasante majorité a accès à tous les outils numériques, les réseaux sociaux en particulier, ils peuvent témoigner des agressions qu’ils subissent. C’est une nouvelle visibilité.

Le livre Au hasard des vents… Ce livre couvre une période précise et on voyage aussi bien en Inde qu’en Bolivie ou au Groenland. Certaines photos sont inédites. Mon but était de faire vivre la disponibilité à l’aventure, à la liberté qui est la mienne. Le titre, je l’ai trouvé en lisant un ouvrage de Le Clézio. Il parle du hasard sur la terre. Je me suis dit : « Je vais dans le monde, il y a beaucoup de hasard. Ces hasards sont mus par les vents qui soufflent dans ma tête, qui soufflent dans le monde et sur la planète, et qui sont des énergies, des envies, des désirs et des peurs qui m’animent et qui me font choisir d’aller dans des endroits. »

Pour cet ouvrage, cela m’intéressait de revisiter une période où j’utilisais beaucoup le format panoramique. C’est une vision qui ne correspond pas à la vision humaine. Les possibilités sont démultipliées et c’est très intéressant. C’est en même temps plein de défis. Avec cette double visée, c’est comme si j’étais une mouche avec ses yeux qui regardent partout en même temps. On embrasse plus de choses, c’est une vision très généreuse.

Propos recueillis par JJ Farré

Toutes les photos ©Pierre de Vallombreuse

 

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