Oriane Zérah

Trois ans en Afghanistan

Il y eu d’abord la flânerie et le voyage, bien avant le carnet et le stylo-plume, bien avant l’appareil photo qui s’est imposé naturellement, pour montrer, partager, avant de se transformer en passion. Née à Paris il y a quarante trois ans, Oriane Zérah se destinait aux planches, elle suit des cours de théâtre, se produit sur quelques scènes underground avant de rejoindre le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine où elle attrape le virus de l’Orient. Envoutée par la danse Indienne, elle prend un billet pour le pays de Gandhi histoire de voir les choses d’un peu plus près. Sur place, c’est la révélation, elle tombe amoureuse de la fascinante civilisation Moghol. Mais très vite la péninsule Indienne se révèle trop étroite, elle veut en connaître encore plus et décide de franchir le Rubicon, de se rendre chez le frère-ennemi, le voisin Pakistanais de sinistre réputation, au point qu’elle y va en douce, sans rien dire à personne tellement le pays est synonyme de violence terroriste, d’intégrisme religieux, d’oppression des femmes. Et là, comme souvent, les clichés tombent, un à un, le pays, hospitalier, accueillant, généreux, est aux antipodes des idées reçues. Elle s’y promène seule, en transports en communs, sans problème, et en profite pour écrire un premier ouvrage sur ses pérégrinations, «Une flâneuse au Pakistan» afin de réhabiliter “ce pays mal aimé et mal connu“. Puis de là, guidée par sa curiosité maladive, elle franchit une autre frontière, encore plus redoutée, et se rend en Afghanistan. Nouveau coup de foudre, elle y résidera trois ans et demi entre 2011 et 2014, à Kaboul, où elle gagne sa vie comme photographe pour différentes ONG, qui ont proliféré depuis la “libération“ du pays par les Américains. Depuis, elle est revenue au Pakistan, à Karachi, la tentaculaire capitale économique du pays avec ses vingt et un millions d’habitants, où elle réside désormais. Elle en a profité pour écrire un recueil de nouvelles “Chroniques Indiennes“.

Patrick Artinian

Savoir+

Chroniques Indiennes. Oriane Zérah. Ed. Les Perséides (2016)
Octobre 2016, 21 x 14 cm, 96 pages, 12 €.

Une flâneuse au Pakistan. Oriane Zérah. Ed. Les Perséides (2012)

Toutes les photos: ©Oriane Zérah

«J’ai commencé la photo sur le tard, il y a tout juste sept ans, un ami m’a inculqué quelques notions et je me suis lancée, et très vite, ça m’a passionnée. Longtemps, je me suis sentie un imposteur car je ne connaissais pas grand-chose à la technique et puis un jour, j’ai laissé tomber ce sentiment. Désormais, ce qui compte, c’est uniquement le rapport que j’ai au monde, le retranscrire et partager ce que je ressens. Pour moi, la photo ça reste de la magie, représenter quelque chose qui est devant soi, capturer les gens, les réactions, les paysages, ce que l’on voit, ça reste de la magie. Cette image est une de mes premières en Afghanistan, dans l’Hazarajat, une zone centrale de hauts plateaux à 3000 mètres d’altitude en moyenne, généralement isolée par la neige pendant les mois d’hiver, peuplée par une ethnie minoritaire, les Hazaras, des chiites d’origine mongole.»

«C’est la Mosquée Bleue du Shâh Jahân dans le Sindh, c’est lui qui avait aussi fait construire le Taj Mahal. Cet esthétisme me touche beaucoup, je ne sais pas pourquoi.»

«C’est le plaine de Bâmiyân en Afghanistan, là où se trouvaient les fameux bouddhas de pierre classés au patrimoine mondial de L’UNESCO, détruits par les Talibans. Malgré tout ce qui s’est passé, on a toujours gardé un regard romantique, et romanesque, sur l’Afghanistan. Il y a eu Kessel (son roman “Les Cavaliers“ NDLR), le commandant Massoud, tandis que le Pakistan voisin reste un pays mal aimé et surtout mal connu. L’Afghanistan, je ne sais pas pourquoi, mais quand on y va une fois, on a toujours envie d’y retourner, ça le fait à tout le monde malgré la guerre, bien que les conditions soient difficiles, c’est de la magie, c’est étrange, inexplicable. Là-bas, dans les rues, je peux facilement passer pour une Pashtoun, mais la façon dont je marche, dont je regarde les gens, mon attitude, mon maintien, tout me trahit et on devine très vite que je suis une étrangère. Et surtout, aucune femme Afghane ne se balade seule avec un appareil photo.»

«En avril 2011, Je m’étais rendue à Mazâr-e-Charif en bus public, ce qu’aucun occidental ne fait. Il y avait ce parc d’amusement et j’ai fait cette photo à travers une grille.»

«C’est ArtLords (clin d’œil aux Warlords, les seigneurs de guerre, NDLR) un groupe de Street-Artistes engagés qui dessinent un portrait de la reine Soraya, épouse du roi Amanullah qui régnât sur l’Afghanistan de 1919 à 1929. Elle fut la première Afghane sans voile, en robe, qui a milité pour le droit des femmes dans le pays. Le groupe d’artiste dessine des fresques sur les immenses doubles murs en béton qui protègent les bâtiments officiels des attaques terroristes mais défigurent Kaboul. Ce sont des artistes militants qui encouragent la vaccination contre la polio, qui plaident contre la corruption et qui sont souvent menacés par les extrémistes.»

«L’Afghanistan est le principal producteur de lapis-lazuli au monde, la plus grande richesse du pays qui finance aussi la guerre, les Talibans, les insurgés. Cette pierre est produite principalement dans l’extrême nord-est du pays, dans le Badakhchan, une région dangereuse où je ne me suis pas rendue. C’est une pierre magnifique qui sert pour la joaillerie (Elle montre ses oreilles ornées de boucles en lapis-lazuli). Cette image est faite à Kaboul en 2017, c’est la coupe et le nettoyage de la pierre, le premier stade durant lequel on enlève tout ce qui n’est pas bleu avant de l’envoyer à la taille, puis au polissage.»

«Jalalabad, Afghanistan. Il n’a pas bougé, c’est un bonheur de faire des photos, aussi bien en Afghanistan qu’au Pakistan, les gens adorent être photographiés, pour les femmes, c’est plus compliqué, même si moi-même je suis une femme. Parfois ils posent, prennent des airs durs, fiers et après ils fondent où se marrent. J’aime quand les gens me voient arriver avec l’appareil photo, en quelques regards, en deux ou trois mots, le lien se crée. Une femme seule avec un appareil, ça passe bien, parfois certains s’arrêtent et me regardent pendant des heures, comme si j’étais une extra-terrestre. C’est très bizarre mais je n’ai jamais pris de photos à Paris qui est pourtant une ville magnifique, l’envie de photographier ne me prend qu’en voyage.»

«Parman, un village près de Kaboul. Abida travaillait pour l’ONG “Afghanistan Libre “et elle expliquait le droit des femmes aux hommes du village. En Afghanistan, je proposais aux ONG qui n’avaient pas d’argent de faire des photos pour elles et en échange, je leur demandais de me loger, j’ai pu ainsi me rendre un peu partout dans le pays. Par la suite, c’est les ONG qui m’engageaient et c’est ainsi qu’un beau jour, je me suis retrouvé “photographe professionnelle “En Afghanistan, je suis obligée de me voiler, par contre, au Pakistan, surtout dans une grande ville comme Karachi, ce n’est pas une obligation.»

«Kaboul. Une ONG explique l’hygiène à de jeunes enfants et à la fin, il y a un gouter avec des biscuits et des boissons.»

«Jeune garçon à Herat. (Soudain, Oriane aperçoit une patrouille de militaires du plan Vigipirate qui traverse la place du Chatelet). C’est toujours bizarre de voir des militaires dans les rues de Paris. A Kaboul, ça ne me choque pas. Même quand la ville vivait en paix, je ne suis pas vraiment sure que ça ait déjà existé, les gens avaient des armes, il y a cette culture de la violence mais je n’ai pas encore intégré les hommes en armes au paysage parisien. Là-bas, en permanence, il y a des bruits de tir, des attaques, ça fait partie de la normalité et dix minutes après l’attaque, les gens retournent au travail, ou acheter leur pain, l’instinct de vie est extrêmement développé.»

«Je voulais réaliser un reportage sur Kaboul la nuit mais c’est difficile, il y a très peu de lumière, il ne se passe pas grand chose, la ville n’est pas très sûre et j’ai laissé tomber.»

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