A l’ombre du soleil

Nadir Bucan

Le photographe turc Nadir Bucan a voyagé pendant six ans dans les villages de montagne reculés de Turquie, documentant la vie simple des femmes et des hommes qui y habitent dans une nature d’une grande beauté. C’est le témoignage d’une existence tranquille, loin de la technologie moderne, où il faut savoir faire face aux rudes conditions naturelles et être capable de satisfaire tous les besoins essentiels en toute autonomie. C’est une vie à l’opposé des vies numériquement saturées qui sont maintenant la norme. Les habitants de ces lieux éloignés puisent leur force dans les plaisirs simples et immédiats de leur vie.

Entretien

Pouvez-vous nous parler un peu de vous et de votre activité en photographie?
Je me définis comme universitaire et photographe documentaire. J’ai commencé à prendre des photos avec un appareil photo analogique en 1999 alors que la photographie numérique n’avait pas encore assis sa domination. J’ai utilisé le film argentique jusqu’en 2009 en suivant toutes les étapes, du bain chimique à l’impression. Je m’intéresse aux aspects pratiques et théoriques de la photographie. J’ai donc obtenu mon doctorat en 2018 avec ma thèse intitulée «Changer les frontières de la photographie documentaire: la photographie post-documentaire». Ce travail se transformera en livre et sera publiée dans quelques mois.

Je suis chargé de cours à l’Université Van Yuzuncu Yil, Faculté des Beaux-Arts, je donne des cours de photographie et je partage mes expériences avec mes étudiants. Parallèlement, j’ai publié des articles universitaires comme «Walter Benjamin et la photographie documentaire » ou «Un sociologue avec un appareil photo: Sebastião Salgado».

 Pourquoi avez-vous décidé de faire ce projet précisément dans la région de Van?
J’ai déménagé dans cette région en 2010 pour travailler comme professeur de photographie à l’Université. Bien sûr, j’étais également conscient que Van a été témoin de nombreuses cultures et peuples et qu’elle est remarquable par ses villages traditionnels, ses montagnes, ses lacs et ses îles. En tant que photographe, c’était quelque chose que je voulais absolument explorer. Et puis il y avait le soleil omniprésent, dont les gens de l’ancien royaume d’Urartu* ont dû s’inspirer lorsqu’ils ont nommé la région “Tusba” (la ville du soleil). C’est ainsi qu’en 2011, j’ai intitulé mon projet «Under The Shadow of the Sun» («A l’ombre du soleil»), et j’ai commencé à explorer des modes de vies cachés. C’est un travail de longue haleine que je poursuis encore. J’ai photographié différents villages dans la région de la ville de Van, tels que Toreli, Bilgi, Uzuntekne, Alakaynak, et Gorundu. J’essaie de présenter différents aspects de la vie quotidienne dans cette campagne. C’est mon témoignage sur la relation des gens de la région avec la nature et les autres créatures vivantes.

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce mode de vie?
J’utilise le mot “caché”, parce qu’une fois que j’ai suivi les sentiers escarpés et atteint les villages éloignés dans la montagne, j’ai été accueilli par un style de vie dont très peu d’entre nous n’ont jamais été témoins. Je vois vraiment ces vies cachées comme l’antithèse de notre culture axée sur la technologie.

L’élevage a façonné les habitudes de la vie quotidienne dans la région. Les villageois emmènent leurs animaux, qui sont leur seul moyen d’existence, sur les hauts plateaux pour les rafraîchir en été, car la chaleur est un risque de maladie pour leur bétail. De plus, ils ne sont pas les seuls. Ces hautes terres fraîches sont aussi des lieux d’escale pour les nomades qui viennent à Van avec leurs animaux des provinces chaudes du sud-est et passent quatre mois de l’année dans ces hautes terres. Ils y installent leurs tentes et cela devient une nouvelle étape pour eux, où ils sont confrontés à des conditions environnementales difficiles mais ils vivent en paix avec la nature.

Que nous racontent vos images et qu’avez-vous appris?
On peut dire que la nature domine la culture de ces gens et qu’ils existent tranquillement dans un endroit où la technologie n’est pas dominante. Ils savent faire face aux difficiles conditions naturelles et sont capables de satisfaire tous leurs besoins en toute indépendance. Tout comme ils ne sont liés à aucun type d’industrie, ils ne sont pas non plus le genre de consommateurs que nous connaissons. L’une des choses qui m’ont le plus frappé, c’est que le profond malaise qui accompagne la vie moderne est totalement absent dans ces villages. Et l’une des leçons les plus importantes que j’ai apprises, c’est que l’idéologie du progrès et les percées technologiques qui en découlent n’ont pas rendu l’humanité plus heureuse et ont plutôt diminué les expériences authentiques et humaines.

Est-ce le témoignage d’un mode de vie qui disparaît?
Quand j’étais étudiant, je lisais des sociologues tels que Zygmunt Bauman, Paul Virilio et Manuel Castells. Ils parlaient du déclin de l’expérience humaine à notre époque. Selon eux, les technologies ont anéanti les concepts de temps et de lieu et réduit progressivement les expériences humaines. Aujourd’hui, on parle d’une société en réseau coincée dans l’atmosphère électronique d’un monde virtuel. Mais j’ai remarqué que des expériences humaines existent encore dans les villages de Van. Je vois mon projet comme un témoignage de cette situation.

Vous montrez beaucoup d’empathie pour ces gens. Comment étaient vos relations avec les villageois?
Au fil du temps, mes relations avec les habitants de la région se sont développées et ils ont commencé à m’offrir leur hospitalité. Parfois, je vis avec eux. Par exemple, je passe quelques nuits dans le village de Gorundu à chaque visite. J’ai aussi dormi quelques nuits dans la tente de nomades. Je communique constamment avec certains d’entre eux. Nous nous interrogeons l’un sur l’autre. Je préfère les relations à long terme avec les personnes que je photographie. Comme l’a dit Robert Capa: «Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près.»

Quels sont vos prochains projets?
Dans ce projet, j’ai dépeint les aspects observables de la vie des gens. Je veux aussi dépeindre des côtés non visibles de leur vie. Je suis curieux de savoir ce qui se passe au-delà de l’apparence. Le sujet principal n’est pas encore clair mais je le réaliserai par la mise en scène. Bref, pour réaliser ce projet, je vais appliquer un langage visuel et une stratégie différents.

Propos recueillis par Gilles Courtinat

* Urartu : l’Urartu ou Ourartou est un royaume constitué vers le IX siècle av. J.-C. sur le haut-plateau arménien, autour du lac de Van.

Toutes les photos © Nadir Bucan
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