Corona chaos en Inde

Johann Rousselot

Johann avait raccroché ses boîtiers depuis quelques temps pour orienter sa vie sur d’autres chemins que ceux de la photographie. Mais la situation exceptionnelle que provoque la pandémie en Inde, où il réside depuis plusieurs années, l’a conduit à reprendre ses appareils pour rendre compte de ce qui s’y passe actuellement. Il témoigne ici sur la situation catastrophique dans laquelle est plongé le pays, sur l’exode massif des travailleurs journaliers, gens de très petite condition, fuyant les grandes villes à pied pour retourner dans leurs villages. Il s’est aussi intéressé à ces scène de rues tout à fait étonnantes –quand on connaît le pays–, ordinairement fourmilière humaine, vides de la vie grouillante qui rythmait jusqu’alors le pouls des mégalopoles indienne.

Il raconte…

Vivre à Delhi signifie, en temps normal, une vie déjà semi-confinée. On fait tout pour minimiser les déplacements dans cette cité dingo. Je suis bien entraîné donc. Et le home-office je connais depuis toujours. Enfin, je n’aurais aucune raison de m’apitoyer sur mon sort, bercé d’un confort des plus décents; je ne vis pas dans un quartier populaire où tout est plus difficile dans ce pays. Je ne faisais plus vraiment de photo depuis 2016, après avoir bouclé mon dernier gros projet perso qui fût visible à la maison européenne de la photographie (Now Delhi – Les 30 Désastreuses), car j’ai suivi une autre voie, qui m’allait bien. Mais voilà, coronavirus oblige… ce microbe me fait sortir (un comble) parce que j’ai toujours en moi ce virus, ou disons ce besoin de faire des images, de shooter. J’ai dépoussiéré mes vieux 5D Mark II, et ils marchent encore, cool!

Soyons honnête: ma première nécessité n’est pas d’informer le monde sur la situation indienne, qui n’aurait que moi pour savoir comment ça se passe ici! Rien ne vaut un bon texte, une bonne analyse, pour comprendre. Les images ne font que renvoyer aux textes, dans ce cas précis. Ma première nécessité est de casser l’engourdissement du confinement, par-ci par-là, car sans mouvement, je dépéris. Puisque je n’ai pas de chien, j’use de mon statut, bancal ici mais néanmoins, de photojournaliste, et de mes deux “5D”. Deux boitiers croisés sur la poitrine, en Inde ça fait 100% pro! Les flics me laissent passer sans poser trop de questions, mais quand même c’est étonnant; le gouvernement de Modi (droite nationaliste) n’est pas connu pour sa tendresse envers les médias. Sauf s’ils sont achetés. Mais lors d’une annonce officielle à la télé, il a demandé aux forces de l’ordre de laisser travailler les journalistes durant cet état d’urgence. Incroyable non!? Il a compris qu’ils représentent un service essentiel dans un temps de crise pareil. C’était pas gagné, donc tant mieux! En même temps, sans les médias, comment diable pourraient-elles, ces autorités, acheminer les infos cruciales en un minimum de temps à leur 1,38 milliards de concitoyens!? Moi je n’achemine aucune info vitale, je saisis juste des instants, dans une perspective d’archiviste de l’Histoire. Mais on ne vas pas commencer à trier n’est-ce pas. Et… pour combien de temps les médias seront-ils libres de circuler?

C’est assez difficile et frustrant de poursuivre un vrai projet sur cette charnière de l’Histoire, c’est trop gros! Mais surtout pour des questions de logistique. J’aurais voulu suivre ces dizaines de milliers de travailleurs migrants, ces ruraux fuyant les cités où ils n’ont jamais eu vraiment leur place, jusqu’à leur retour chez eux, dans leur village, dans leur ferme, dans leur petite bourgade, ou dans un camp de quarantaine dans lequel beaucoup ont été placés, interceptés avant qu’ils ne franchissent le seuil de leur chez-soi. Car ce sont les grands perdants de cette crise. Ce sont eux qui n’auront pas tous droit à des soins médicaux décents, eux qui risquent de crever de faim, eux qui n’ont pas de coussin financier pour passer à travers la tempête. Mais m’engager dans ces campagnes indiennes et dormir dans une voiture, que je n’ai pas en plus, sans laisser-passé officiel… chaud, très chaud! La plupart des migrants ruraux travaillaient sur des chantiers de construction, mais aussi en tenant des petites échoppes sur les bords des routes et des rues. Ces “boutiques” de rien, empaquetées, abandonnées, c’est à peu près tout ce que je peux photographier, en angle décalé, pour parler d’eux, maintenant que l’exode sur les triple-voies de la capitale s’est tari. Alors voilà, je fais des rondes locales. Je tombe sur des petits moments. Des visions naturellement, comme cette évidence: les routes sans trafic. Mais dans un cadre urbain indien, une route sans trafic est vraiment une vision incroyable!

Le pire est encore à venir ici. Mais pourquoi ça traîne tant!? Qu’on en finisse! Le pic de mortalité pourrait du coup survenir en plein pendant l’été indien! L’été indien… de l’Inde, n’est pas cet automne chaud, des Indiens d’Amérique, non l’été indien (de mai à juillet) est une horreur. Une fournaise sèche. Qui castre toute envie de bouger, de s’aventurer à l’extérieur. Alors une courbe de mortalité en pleine ascension à ce moment-là, ce serait terrible. Et ce sera aussi le moment où les autorités seront tentées de faire des croche-pieds aux médias. Si ça devient vraiment pas joli, du genre la lèpre au Moyen-Age –car il se pourrait que la terre de Shiva peigne un tel tableau– les dirigeants chercheront à masquer, non pas la population non, mais les faits. Déjà que les chiffres officiels sont loin de la réalité, comme tout le monde sait. Non pas par volonté de cacher vraiment, mais parce l’Inde a l’un des taux de testing les plus bas au monde, et parce qu’il est évident que beaucoup doivent souffrir, et mourir pour certains, dans le plus grand silence médiatique.

Propos recueillis par Gilles Courtinat

➡️ Le travail de Johann Rousselot est distribué par l’agence de photographes Signatures 

➡️ Le site de Johann Rousselot

Toutes les photos: ©Johann Rousselot/Signatures

Quelques jours après l’annonce, en date du 24 mars, par le premier ministre Narendra Modi, du confinement total et national de la population et pour une durée de 21 jours, afin de lutter contre la contagion épidémique du covid-19, des dizaines de milliers de travailleurs migrants journaliers fuient la région de Delhi, par peur de se retrouver coincés et sans moyen de survie. Tous souhaitent rejoindre leur village et leur terre d’origine, où la garantie d’avoir un toit décent et à manger sera plus facile. En effet ces travailleurs migrants n’ont pas de contrat, aucune protection sociale, et ne pourraient survivre que quelques jours avec leurs maigres ressources financières. Le flot de gens en fait l’exode le plus important depuis la partition du pays en 1947 avec la création du Pakistan. Les autorités sont incapables de stopper un tel mouvement, et ont dû, dans l’urgence, organiser des flottes de bus, des camps de quarantaine dans les campagnes, et des centres d’aide alimentaire afin de limiter l’impact sanitaire de cet exode, Delhi, le 29 mars 2020.

Travailleurs migrants journaliers fuyant la région de Delhi, le 29 mars 2020.

La voie express vers Noida-Greater Noida à l’heure de pointe, Delhi, le 29 mars 2020.

Depuis l’annonce du confinement général, la vieille ville de Delhi, habituellement bondée et grouillant d’activité, connaît un calme inédit. Tous les commerces non essentiels sont fermés, mais ceux qui souffrent le plus économiquement sont les dizaines de milliers de travailleurs non-qualifiés ou dépendants de petits boulots, payés au jour le jour, Delhi, 03 avril 2020.

Les tireurs de chariots de marchandises sont au chômage technique depuis l’annonce du confinement, Delhi, 03 avril 2020.

Paharganj, le quartier des hôtels pas chers pour touristes, Delhi, 03 avril 2020.

Dans la ville de Noida qui jouxte Delhi, 10 avril 2020.

Dans la ville de Noida qui jouxte Delhi, 10 avril 2020.

Des forces spéciales chargées de maintenir le respect du couvre-feu par les habitants. depuis l’annonce du confinement général, Delhi, 03 avril 2020.

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