Une collection pour faire œuvre

Jean-Marie Donat

S’il est devenu un peu banal de s’intéresser à la photographie vernaculaire*, Jean-Marie Donat, collectionneur et éditeur, est un cas à part. Partant du fonds qu’il accumule depuis de nombreuses années, il nous raconte des histoires où le nombre fait sens et dont la révélation se fait au fil de l’examen. Ici, une ombre menaçante sur les images nous plonge dans un film noir évoquant M le maudit ou La nuit du chasseur. Là, des photos d’anonymes posant avec un personnage déguisé en ours racontent sous un autre éclairage l’histoire de l’Allemagne. Et avec ces hommes et femmes blancs grimés en noirs, on a sous les yeux le racisme et la ségrégation subis par les Afro-américains aux États-Unis. Éclairage sociétal, historique ou intervention artistique, l’approche privilégie la répétition créant un sentiment d’étrangeté finissant, à la longue, par tisser un récit qui est bien plus qu’un simple voyage dans le temps.

Série Blackface

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Verbatim

«Plus qu’un collectionneur, je suis un compilateur, presque un archiviste. Tout ce que je récolte a une utilité très particulière. J’ai commencé très jeune à collectionner un peu de tout mais pour en faire quelque chose. Par exemple, j’adorais les cartes Panini* avec des joueurs de foot ou des cyclistes, acheter ces pochettes et découvrir à chaque fois de nouvelles cartes, compléter les séries, les équipes et rassembler ça dans des albums. Mais, déjà, ça ne me suffisait pas. J’ai décidé de créer mes propres séries en découpant dans Télé 7 Jours des images de chanteurs, d’acteurs que je mettais dans des enveloppes et que je vendais à mes copains dans la cour de récré. Ça ne marchait pas vraiment parce qu’eux aussi avaient le même magazine à la maison ! C’est néanmoins la première fois que j’ai utilisé ma collection : plutôt que de conserver ça de mon côté, il fallait que ça serve à quelque chose.

Je suis passé ensuite à la musique jamaïcaine et je dois avoir aujourd’hui environ 5 000 disques vinyle dont je trouvais les pochettes très étonnantes pour le graphiste que je suis. Mais pour la photo, le déclencheur a été, vers l’âge de 13 ans, l’album de famille de ma mère. Mon oncle ayant monté une affaire d’autocars en Afrique, il y avait dedans des photos d’animaux, de paysages incroyables, plein de choses étonnantes. Par exemple des images faites par des «photo filmeurs» qui étaient des professionnels qui s’installaient dans les rues des grandes villes et filmaient les gens qui pouvaient acheter deux ou trois photos d’eux. Ça m’intriguait parce qu’on y voyait mon oncle ou ma mère avec ses copines marchant dans la rue. Il y avait aussi un truc incroyable: les «photos tir». Dans les fêtes foraines, on pouvait aller sur des stands de tir où vous étiez pris en photo si vous touchiez le centre de la cible!

Plus tard, à 16 ans j’ai travaillé aux puces de Clignancourt où je vendais des vêtements. Le père d’un copain qui était photographe de presse venait régulièrement avec son patron qui dirigeait un grand hebdomadaire français pour acheter beaucoup de photos comme des Le gray à des prix ridicules. Ça m’a interpellé et j’ai commencé doucement à acheter des images, non seulement des photos mais aussi des revues, des dessins, etc. et je n’ai plus arrêté depuis.

Au début, je marchais au feeling sans idée préconçue, et j’accumulais des choses qui me plaisaient. Pendant une vingtaine d’années j’ai été un acheteur compulsif. Aujourd’hui je dois posséder au moins 40000 photos, sans compter les négatifs. Je trouvais ça partout: au départ dans ma famille, puis sur les marchés aux puces, lors de mes voyages à l’étranger, en rencontrant des marchands, en salle des ventes et en regardant les petites annonces. Au bout d’un moment je me suis créé un réseau et on me proposait des choses. L’arrivée des sites marchands sur Internet a été un accélérateur. J’y trouvais des choses très intéressantes à des prix abordables, ce qui n’est plus du tout le cas maintenant. Et puis, à un moment j’ai commencé à regarder ce que j’avais acquis et des thématiques sont apparues.

Mes éditions et mon travail artistique sont là pour donner, à partir de mes sélections d’images, ma vision du XXe siècle et du début du XXIe. C’est un regard politique et il très important pour moi que cela donne à réfléchir. Aujourd’hui, avec l’utilisation d’Internet, c’est très facile de monter des séries mais si ça ne raconte rien, si ça ne va pas plus loin, cela n’a aucun sens. Par exemple pour «Blackface*», j’ai compilé 200 images et même si je n’explique pas au départ de quoi il s’agit, j’appuie là où ça fait mal et je raconte un moment de l’histoire des États-Unis. Ça va de 1880 à 1960, à une époque où les acteurs se grimaient en noirs parce que ceux-ci n’avaient pas le droit de monter sur scène, mascarade que les gens reproduisaient chez eux. «Teddy bear», ce sont des photos allemandes d’hommes déguisés en ours blanc et qui posent avec des visiteurs ou des touristes. En 1920, un vrai ours blanc faisait l’attraction au zoo de Berlin; cela a engendré ce phénomène qui a duré jusque dans les années 60. Ça traverse toute une période particulière de l’histoire de l’Allemagne, dont la seconde guerre mondiale. On voit l’ours avec des SS, des GI’s, des soldats d’Allemagne de l’Est, il est partout comme une sorte de moment de répit dans des temps difficiles.

Le livre «Rorschach», est différent, c’est un acte artistique. Je suis parti d’un corpus de paysages se reflétant dans des plans d’eau que j’ai renversé à la verticale pour en faire des totems comme des tests de Rorschach et je questionne le rapport entre le figuratif et l’abstrait. «Predator» est encore autre chose: j’y raconte une histoire en lien, comme souvent dans mes publications, avec une évolution technique. L’arrivée dans les familles d’appareils Kodak que l’on utilisait en le posant sur le ventre. On avait expliqué que pour faire une bonne photo il ne fallait pas de contrejour mais le père de famille qui procédait oubliait souvent que son ombre allait apparaître sur l’image. Je me suis rendu compte que dans cette série, il y en avait un bon nombre avec l’ombre d’un homme au chapeau qui semblait toujours être le même, comme un prédateur, ce qui m’a permis d’amener le lecteur où je voulais qu’il aille, se croire dans un film de série noire.

J’utilise les séries pour enfoncer le clou, en montrant une pratique particulière image après image, pour raconter, révéler quelque chose. Rien de mieux que des images non commentées pour que l’on comprenne où je veux en venir. Une, c’est étonnant; deux, ça commence à être un peu particulier; au bout de 200, on a compris. Pas besoin de code ou d’une culture particulière et élitiste. C’est pour cela qu’il n’y a pas non plus de préface à mes bouquins, je n’explique pas et je donne simplement une carte blanche à la fin à un philosophe, un historien ou un professeur.

J’ai commencé avec de l’argentique mais je me suis rendu compte très vite que les pratiques photographiques numériques étaient tout aussi intéressantes. J’ai sorti trois livres de 300 photos chacun de la série «What The Fuck», qui sont des images d’amateurs tout azimut, drôles, tristes, effrayantes, surréalistes, étranges, récupérées sur le web qui renvoient à ce que nous sommes et qu’initialement je voulais appeler «La fin est proche»! À noter que ces images disparaissent rapidement de nos écrans et qu’au bout d’un moment, il est très difficile de les retrouver. Je suis parti de la constatation que tout le monde et n’importe qui peut faire des photos et que, sorties de leur contexte, certaines images pourraient être assimilées à un travail d’artiste qui serait exposé dans un galerie d’art contemporain. J’ai donc voulu, à un instant T, laisser une trace qui peut être prise à différents niveaux de lecture. Drôle pour les uns, sociologique pour certains, à portée universelle pour d’autres.

J’édite de l’inéditable dans le sens où je vise des micro-niches qui ne vont intéresser que 200 à 300 personnes, et je publie ce que j’aime et non pas en fonction de ce que cela pourrait me rapporter. Il est important de créer du vrai contenu, avec des choix éditoriaux, sans concessions, avec une vision et des canaux de distribution particuliers souvent sur le web, ce qui peut être une solution pour les petits éditeurs comme moi. Le projet fou que je voudrais faire, et qui est assez massif, c’est un livre d’environ 4000 pages à partir de la collection compète des magazine «Détective» et «Qui Police» que je possède. Ce serait une compilation de tout ce qui y a été fait de plus étrange, incongru ou savoureux en photos, légendes, titres. Jusqu’à présent j’ai fait des livres. Mais, pour valoriser ce fond, je voudrais maintenant faire vivre mes collections dans d’autres territoires créatifs comme des expositions, des installations artistiques, des collaborations et d’autres projets pertinents.»

Propos recueillis par Gilles Courtinat

* Photographie vernaculaire: genre de photographie sans intention artistique préalable, principalement produite par les photographes amateurs mais comprenant aussi les photographies scientifiques, militaires, policières, médicales, les clichés ethnographiques, les vues aériennes, les images servant de documentation pour les artistes, les assurances ou les architectes, la photo d’entreprise, de catalogues, etc.
* Cartes Panini: Panini est un éditeur italien de pochettes d’images à collectionner en album depuis 1961
* Blackface: en français «grimage en noir», maquillage de comédiens blancs incarnant une caricature stéréotypée de personne noire à une époque où les Afro-américains n’avaient pas le droit de monter sur scène aux États-Unis. Cette pratique raciste disparaîtra dans les années soixante à la suite du mouvement des droits civiques.

Toutes les photos ©Collection Jean-Marie Donat

Série Predator

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Série Teddy Bear

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Série What The Fuck

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Série Rorschach


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