La terre vue de (très) haut

Jean-François Clervoy

Démodé le cerf-volant, enfoncé le drone, has been l’hélicoptère! L’astronaute Jean-François Clervoy est catégorique: pour la photo vue du ciel, rien ne vaut la coupole de la Station spatiale internationale à 350 km d’altitude. Mais à 8 km/seconde, gare aux flous de bougé! Quand on observe les images prises aujourd’hui par ces voyageurs de l’espace, on se rend compte que leur temps libre est souvent consacré à la pratique photographique. On photographie évidemment le magnifique spectacle de la Terre et l’activité à bord mais, comme tout bon photographe amateur, on mitraille, on fait des selfies, des photos des copains, on essaye des trucs, on rate des images et on pose fièrement entouré de tout le matos. Seule différence, et non des moindres, l’apesanteur qui permet de faire flotter les appareils et de se photographier dans des situations improbables. Les astronautes s’amusent comme des petits fous, ce qui rend ces individus d’exception spontanément très proches de nous. Pour en savoir plus, nous avons rencontré l’astronaute français Jean-François Clervoy, celui qui a fait le premier «selfie de l’espace».

Entretien

Vous avez fait le premier «selfie de l’espace». Dans quelles circonstances?
Je l’ai fait le 14 novembre 1994, au moment de la rentrée de la navette spatiale sur Terre. Il se trouve que j’avais la garde de l’appareil photo et, pendant la phase balistique, entre le moment où on freine l’orbite et celui où on rentre dans l’atmosphère, il y a une demi-heure où l’on n’a rien à faire. Je me suis dit que j’allais garder un souvenir de moi dans mon scaphandre, que d’ailleurs on revêt rarement, et uniquement dans les phases de montée et au retour. Très tôt, on nous dit qu’après le vol, la première chose à partager, ce sont les images. Ces images de la Terre, de nous en train de flotter, sont spectaculaires. Chacun sait qu’elles ne sont pas truquées, et l’on voit bien que ce n’est pas terrestre! On est donc vite incité à prendre des photos, voire à mitrailler pour qu’il reste quelque chose après. On nous conseille d’en faire dès que l’on a du temps, de photographier nos collègues, les objets souvenir, les activités, etc.

Les astronautes sont-ils formés à la photographie?
Pendant l’entraînement, nous sommes formés à la photographie et à la vidéo à un niveau quasi professionnel. On suit des cours formels dispensés par des photographes professionnels où l’on apprend les fondamentaux: l’exposition, la profondeur de champ, les vitesses et toutes les différentes techniques dont nous aurons besoin lors de la mission. On nous rappelle sans cesse la règle des quatre F: focus, frame, fire, flash (faire le point, cadrer, déclencher, vérifier la charge du flash). En fonction de la mission, on nous suggère d’emporter tel ou tel équipement mais on a le choix. Par exemple, pour le vol que j’ai fait vers le télescope Hubble, comme on allait être à plus de 600 km d’altitude, et donc plus exposés au rayonnement cosmique, on m’a conseillé de ne pas prendre de pellicule à plus de 100 ISO, parce qu’au-delà ce serait tout voilé.

On nous apprend aussi à faire des reportages complets et à raconter des histoires, sans hésiter à multiplier les prises de vues: comment vous faites de A à Z pour manger, dormir, travailler et tous les moments de la vie à bord. Mon premier vol a duré 11 jours et on a fait 8000 images et 200 heures de vidéo. Si on oublie de photographier certaines choses, on risque d’être très frustré après être revenu.
Désormais, les astronautes étant équipés en numérique, cela autorise beaucoup plus de choses qui étaient impossibles avant, comme pour les comètes ou les villes la nuit. L’astronaute américain Don Pettit, qui est un vrai passionné, a été, il y a plus de 15 ans, le premier à réussir de bonnes images nocturnes de villes depuis la Station spatiale internationale. Pour cela, il a eu l’idée de se servir de la visseuse électrique de bord dont on peut programmer une vitesse lente. Il a fixé un appareil photo dessus et l’a fait tourner à la même vitesse que la station autour de la terre. Cela lui a permis de faire des pauses longues synchronisées et d’obtenir des images nettes et bien exposées comme on en n’avait jamais vu auparavant.

Les astronautes reçoivent-ils un cahier des charges photographique?
Oui, en plus d’une check-list technique, il y en a une autre qui recense les photos à réaliser, les scènes liées au travail à ne pas oublier de prendre, les collègues faisant une expérience, par exemple. Et puis, on fait aussi des photos souvenirs. Personne ne nous demandera de prendre en photo nos objets personnels mais, si on a envie, on le fait, et ça peut éventuellement servir. D’ailleurs, ce sont les images d’un Rubik’s cube que j’avais emporté à chaque vol qui ont donné l’idée à Alfonso Cuarón d’en faire figurer un dans son film Gravity.

Le service d’observation de la Terre à la Nasa étudie la trajectoire de notre vaisseau et les prévisions de couverture nuageuse. Il nous fait parvenir une liste d’images intéressantes pouvant être réalisées: phénomènes géologiques, climatiques, polluants, etc. Rien d’obligatoire, mais c’est très utile parce que dans l’espace vous ne pouvez pas vous dire: «Tiens, voilà quelque chose d’intéressant, je vais faire une photo…» Le temps d’y penser, et c’est déjà trop tard! N’oublions pas que la Station spatiale européenne tourne à près de 28000 km/h, c’est-à-dire 8km/seconde! On ne réussit donc ses photos que quand on a eu le temps de préparer les appareils et les réglages.

Quand on est dans l’espace, on a envie de faire plaisir par l’image à des gens que l’on sait être intéressés par tel ou tel type de chose. Par exemple, j’avais emporté une carte de tous les volcans actifs sur terre que m’avait donnée le vulcanologue Jean-Louis Cheminée, et je prenais certaines photos en pensant à ce qu’il m’avait demandé. Et puis, on montre à nos instructeurs photo et vidéo qu’on sait faire quelque chose avec ce qu’ils nous ont appris et que la photo pour nous c’est un “big deal”.

Vous avez fait vos photos en argentique?
Oui, principalement du 35 mm, du 70 mm, avec une chambre Linhof 4×5 inches et, après coup, j’ai regrettĂ© de ne pas avoir le mĂŞme matĂ©riel numĂ©rique que celui des astronautes aujourd’hui. Avec les hautes sensibilitĂ©s, on peut voir des choses fantastiques. Quand on Ă©teint toutes les lumières dans l’habitacle et qu’on est dans le noir total, après que les yeux se sont adaptĂ©s Ă  l’obscuritĂ©, on voit que le cosmos qui Ă©tait noir d’encre est constellĂ© d’étoiles. Elles ne scintillent pas, on distingue bien les couleurs. On peut dire, celle-lĂ  est verte, l’autre rouge ou jaune en fonction de leurs tempĂ©ratures respectives, et il y en a partout, quelle que soit la direction oĂą se porte le regard. Lors de mon premier vol en 1994, on avait quand mĂŞme embarquĂ© un appareil argentique sur lequel avait Ă©tĂ© adaptĂ© un dos numĂ©rique Ă  6 Mo afin d’envoyer quelques images vers le sol. Lors du deuxième vol, le mĂŞme matĂ©riel a permis de montrer la prĂ©sence d’une trace d’impact sur le hublot du pilote que j’avais repĂ©rĂ©. Heureusement, c’était sans gravitĂ© et nous avons pu continuer la mission sans problème, mais le verre a quand mĂŞme Ă©tĂ© changĂ© pour le vol suivant.

Les pellicules que l’on rapportait étaient développées dans la nuit suivant l’atterrissage. La première chose que l’on faisait dès le lendemain matin, alors qu’on était en repos, c’était de tous se retrouver au labo pour voir nos photos et en faire la sélection parmi les milliers qui avaient été enregistrées. J’ai conservé chez moi trois gros classeurs contenant chacun 300 à 400 de mes photos préférées. Je m’en sers quand je fais des conférences où la présentation est à 99 % “photo”, avec juste quelques mots-clés. Quand vous voyez flotter une goutte d’eau ou un astronaute qui dort dans son sac de couchage la tête en bas, l’image est vraiment parlante.

Qu’est-ce qui explique le succèsde Thomas Pesquet auprès du public français?
Plusieurs choses. Déjà, le fait qu’il n’y a pas eu de Français dans l’espace depuis 9 ans alors qu’entre 1992 et 2002, sur une décennie, 9 Français étaient partis dans l’espace. Par ailleurs, la communication de l’ESA* a fait évoluer la mission de la photo. Elle avait initialement pour but de rendre compte auprès des délégations des 22 pays membres de l’usage que l’on faisait de leur argent, sans communiquer vraiment auprès du public ou très peu. Mais au moment de la mission Rosetta*, on a pris conscience que l’on avait les moyens audiovisuels d’intéresser le public, d’autant que les réseaux sociaux s’étaient largement développés.

Avec la nouvelle promotion d’astronautes sélectionnés par le jury dont je faisais partie, on a prêté attention à leurs capacités à communiquer. Dès le début de leur entraînement, on leur a fait suivre des cours de communication et de relations publiques, et on les a formés aux réseaux sociaux, même si certains les utilisaient déjà. Une équipe de plusieurs personnes à plein temps a été constituée pour seconder chaque astronaute de cette nouvelle génération, dont Thomas, dans la gestion de leurs comptes Twitter, Instagram et Facebook. Thomas envoyait ses photos mais, comme il n’avait pas toujours le temps de les accompagner d’un texte, on lui soumettait pour validation. Il est devenu accro, et en fait plus que ce que l’on attendait de lui dans le cadre de sa mission. L’intérêt des Français pour le spatial en grandit d’autant, ce qui est une très bonne chose.

La grande majorité des gens qui suivaient Thomas l’on fait à cause de ses photos et des quelques mots associés, et cela qui l’a rendu populaire. Samantha Cristoforetti* m’a raconté qu’elle n’aime plus aller en Italie, son pays d’origine, où elle est harcelée par une foule de personnes pour avoir des autographes et elle a horreur de ça. Mais ce n’est pas grave, elle sait que c’était nécessaire et que cette popularité est finalement une bonne chose. À l’évidence, l’image à travers la photographie et la vidéo restent le moyen le plus efficace pour attirer l’attention du public sur le spatial.

Propos recueillis par Gilles Courtinat

*Jean-François Clervoy est l’un des dix astronautes français ayant voyagé dans l’espace. Il a effectué trois missions à bord de la navette spatiale entre 1994 et 1999. Il travaille en soutien et comme expert auprès du programme de vols habités du département de la communication et du bureau du développement durable de l’Agence spatiale européenne (ESA). Il est aussi président et chef de la stratégie de la société Novespace, filiale du Centre national d’études spatiales (CNES), chargée du programme de vols paraboliques sur l’avion A310 Zero-G basé à Bordeaux-Mérignac. Il nous parle de la pratique photographique dans l’espace.

* Rosetta: sonde spatiale de l’Agence spatiale européenne dont l’objectif principal est de recueillir des données sur la composition du noyau de la comète 67P Churyumov-Gerasimenko (surnommée « Tchouri ») et sur son comportement à l’approche du Soleil. Elle s’est placée en orbite autour de la comète puis, après une période d’observation de plusieurs mois, a envoyé le 12 novembre 2014 un petit atterrisseur, Philae, se poser sur sa surface pour analyser la composition de son sol et sa structure.
* ESA: European Space Agency (Agence Spatiale Européenne). Agence spatiale intergouvernementale fondée en 1975 coordonnant les projets spatiaux menés en commun par une vingtaine de pays européens.
* Samantha Cristoforetti: première femme astronaute italienne, elle a fait partie en 2014, pendant 199 jours, de l’équipage de la Station Spatiale Internationale, devenant ainsi la femme européenne ayant fait le plus long séjour dans l’espace.

Selfie de Jean-François Clervoy dans le cockpit, quelques minutes avant la rentrée dans l’atmosphère lors de sa première mission dans la navette spatiale, le 14 novembre 1994.
© Jean-François Clervoy

L’astronaute américain Don Pettit, ingénieur de vol de l’expédition 31, pose avec plusieurs caméras fixes dans la coupole de la Station Spatiale Internationale.
© NASA

Don Pettit, dont seule la tête dépasse d’un aménagement conçu pour limiter la lumière dans la coupole, entouré d’appareils photo braqués sur l’extérieur.
© NASA

Portrait du cosmonaute russe Oleg Kononenko dans la Station Spatiale Internationale le 6 octobre 2015. Pour éviter les problèmes liés à l’apesanteur, l’équipement photographique est fixé sur les murs  du module de service russe Zvezda.
© NASA

Le cosmonaute Gennady Padalka (à gauche), commandant de l’Expédition 20 et l’astronaute de la NASA Michael Barratt, ingénieur de vol, suspendus à l’envers (mais où est le haut, où est le bas ?) dans le laboratoire Kibo de la Station Spatiale Internationale.
© NASA

Don Pettit a pris cette photo d’une sphère métallique polie à l’aide d’un objectif très grand angle le 28 février 2012 pour réaliser ce qu’il a appelé un effet « double fisheye ». Sa propre image se reflète au centre de la sphère.
© NASA

Autoportrait de l’astronaute Steve Robinson lors d’une sortie dans l’espace pour un travail de réparation de la navette Discovery le 3 août 2008.
© NASA

Le ravitaillement est arrivé et l’astronaute américain Kjell Lindgren s’amuse à faire flotter des fruits frais.
© NASA

L’astronaute de la NASA, Karen Nyberg, ingénieur de vol de l’expédition 36, effectue un examen de santé oculaire
© NASA

L’astronaute italienne Samantha Cristoforetti profite d’un moment de repos pour admirer et photographier la terre vue depuis la coupole de la Station Spatiale Internationale.
© NASA

Filés d’étoiles et de lumières réalisé par Don Pettit.
© NASA

Thomas Pesquet

L’astronaute français Thomas Pesquet est devenu le dixième Français à partir dans l’espace le 17 novembre 2016 à bord de Soyouz MS-03 pour rejoindre la Station spatiale internationale jusqu’en juin 2017. Durant cette mission, il a dû mener de nombreuses expériences, dont la moitié développée par l’ESA ou le CNES, l’autre moitié  par la NASA, et effectuer plusieurs sorties extravéhiculaires de six heures chacune pour des missions de maintenance.  Sa présence importante sur les réseaux sociaux a déclenché un fort élan de sympathie, nourri par les photos et commentaires. Extraits!

« Vous êtes nombreux à demander comment on prend nos photos. Il y a beaucoup d’appareils à bord de la Station spatiale, et surtout on a un observatoire privilégié à disposition: la Coupole et sa vue sans égale sur la Terre. Les week-ends, on a le temps de photographier la planète et on s’aide pour cela d’un logiciel de navigation. Il connaît notre position et nous indique à quelle heure exacte il nous faut regarder par le hublot pour ne pas manquer notre cible… Il n’y a alors plus qu’à espérer que le beau temps soit au rendez-vous : on ne voit rien sans un ciel dégagé… La Station vole tellement vite qu’il n’y a pas beaucoup de temps à chaque passage pour dégainer l’appareil photo et il faut également compenser le déplacement de l’ISS pour obtenir une image nette. Une fois ces subtilités maîtrisées, il y a de quoi être créatif : time-lapse, photo de nuit, etc. »
© ESA/NASA

«Mon jeu préféré, c’est d’observer la Terre. L’idée est d’essayer de deviner au-dessus de quels pays, océan ou ville nous sommes en train de passer. Tout est là, devant vous, il n’y a plus qu’à trouver. Mais malheureusement, je ne suis pas encore très fort. La dernière fois, j’ai même confondu Rome avec Lyon. Alors, imaginez quand je passe au-dessus du Tadjikistan! L’avantage, c’est qu’au bout de mes six mois de mission, je connaîtrai sans doute chaque recoin de la planète par cœur.»
Le fleuve Dniepr, au nord de Kiev.
© ESA/NASA

«Paris la ville lumière! Je crois que c’est le cliché le plus réussi que j’ai posté jusqu’à présent. C’est à Oleg, le virtuose des photos de nuit, que revient tout le mérite. Nos collègues russes se servent d’un objectif 400 mm avec mémoire de mise au point : il suffit de régler la mise au point le jour, elle est mémorisée dans l’appareil puis réutilisée la nuit, quand les conditions de luminosité rendent l’autofocus inutilisable et la mise au point difficile. L’arme ultime! De mon côté, je fais de mon mieux avec la mise au point manuelle, à l’ancienne!»
© ESA/NASA

Plantation d’arbres réalisée entre 1949 et 1965 pour protéger les terres des vents, entre Penza et Borodinov en Russie.
© ESA/NASA

«Un fleuve en forme de dragon oriental, quelque part en Amérique du Sud.»
© ESA/NASA

 

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