A l’ère de la post-vérité

Heikki Leis

L’artiste estonien aux multiples talents Heikki Leis s’intéresse à ce que l’on ne voit pas et a déjà réalisé des série photographique où le temps était le sujet de sa démarche. Il s’est emparé de l’idée de post-vérité pour réaliser une série où il joue de l’ambiguïté des apparences dans un travail qui fusionne technique ancienne et représentation d’objets modernes. Selon lui, nous somme rentrés dans une époque où démêler le vrai du faux est devenu impossible si ce n’est inutile. Plus personne ne semble savoir où se trouve la vérité et ce qui semble être un mensonge. Chacun peut apporter des centaines de preuves contradictoires et revendiquer presque tout ce qu’il veut. D’énormes quantités d’informations circulent aujourd’hui et il est devenu difficile d’y adhérer, de vérifier plus profondément pour en trouver les origines et souvent les gens se contenteront d’affirmer à défaut de prouver. Ce n’est pas très différent en photographie. Nous connaissons tous des cas où des photos ont été truquées pour être ensuite présentées comme étant des photographies documentaires. Il est devenu assez courant que des éléments soient ajoutés ou supprimés sur les images, juste pour donner à la photo le bon «look». Il arrive même que des photos d’artistes soient volées, qu’on leur apporte quelques modifications et qu’elles soient ensuite présentées comme étant une nouvelle œuvre d’art d’un autre auteur. Les logiciels de retouche numérique semblent avoir pris le pouvoir et cela brouille allègrement les lignes entre document et falsification. Cette série de photos a été faite avec un procédé ancien sans intervention ou retouche ultérieure et tout ce qui est montré a réellement existé à un moment donné. Mais l’aspect des images fait bouger le curseur sur notre échelle temporelle personnelle, certains éléments de la composition devenant anachroniques et conférant un aspect étrange aux images. C’est la vraie fausse preuve offerte à notre regard que les smartphones et les ordinateurs portables existaient déjà au début du siècle dernier. Fameuse mais ô combien fragile preuve par l’image, ces improbables mais tellement réalistes témoignages visuels appellent à poser la question de la réévaluation des processus qui alimentent notre vision du monde. C’est n’est plus vrai puisqu’on l’a vu en photo, mais cela l’a-t’il vraiment jamais été? Entretien.

 

Quelle est la réflexion préalable qui vous a amené à réaliser la série Post-truth Era (L’ère de la post-vérité)?
J’ai été motivé pour réaliser cette série par des négatifs en verre d’origine russe. Leur date limite d’utilisation était 1979, et l’image qui y figurait donnait l’impression d’une photo à l’ancienne. De là, l’idée de combiner différentes époques et de jouer un petit tour à ma façon a commencé à émerger.

La photographie n’est-elle pas depuis longtemps, voire toujours, l’antonyme de la vérité?
En effet, de nos jours avec Photoshop, il est difficile d’y croire à 100% ou de l’utiliser comme preuve devant un tribunal, par exemple. Il est si facile d’enlever ou ajouter quelque chose et de dire que c’était comme ça. J’ai écrit dans la présentation de mes photos que, par exemple, il existait déjà au XIXe siècle des smartphones avec lesquels les gens prenaient des selfies. Et je n’ai même pas eu recours à la manipulation de photos.

À quoi attribuez-vous le fait que nous fassions plus confiance à ce que nous voyons sur une photographie plutôt que sur un tableau?
Au début, lorsque la photographie a été inventée, et pendant longtemps après, on pouvait effectivement faire confiance aux images. Le tableau a eu un effet plus magique et mystérieux qui s’est développé au fil des siècles. Aujourd’hui, de nombreuses photos sont en fait comme des peintures, car elles sont collées ensemble à partir de nombreuses formes, et photoshop utilise différents outils pour ajouter de la magie et rendre le tout crédible. À mon avis, ces images manipulées numériquement devraient être appelées autrement que photographie.

Comment distinguer le vrai du faux quand on regarde une photographie?
Cela peut être très difficile à faire. Pour les prises de vue sur pellicule, il y a les négatifs et pour les photos numériques, il y a les fichiers RAW. Avec les photographies artistiques, chacun doit trouver sa propre vérité et croire ce qui lui convient et lui plaît et vice versa, il n’a pas à y croire s’il ne l’aime pas. Après tout, ce qui rend la photographie excitante et fascinante c’est que les gens peuvent percevoir la même image de façons si différentes.

Quel est le danger de la manipulation des images?
Je vois le plus grand danger lorsque des photos manipulées sont présentées comme une sorte de preuve. De nos jours, même dans les concours de photos, les gens falsifient les résultats ou présentent les photos de quelqu’un d’autre en les changeant en leurs propres photos. Les photos fausses ou volées sont souvent utilisées pour prouver des théories de propagande ou de conspiration et les gens sont trompés. Ce mensonge s’aggrave et constitue une menace très sérieuse pour nous tous.

Finalement, la photographie ne vise-t-elle pas uniquement à exposer une émotion ou une opinion?
La photographie est une arme vraiment puissante, elle nous offre souvent des émotions différentes, mais si nécessaire, elle prouve et revendique aussi quelque chose. Cela nous parle de l’histoire et de nouvelles connaissances et émotions en découlent.

 

Propos recueillis par Gilles Courtinat

 

Le site d’Heikki Leis

JE SOUTIENS tljc
JE FAIS UN DON

touslesjourscurieux est un site indépendant créé par d’authentiques amoureux de la photo. Toutes les semaines, nous proposons sur notre site gratuit des articles et un agenda complet. Tout cela ne peut se faire sans vous. Alors, si vous prenez du plaisir à nous lire… faites un don. Merci.


Saisissez les éléments à chercher et appuyer sur la touche "entrée"