Le mur

Griselda San Martin

Griselda San Martin est une photographe documentaire espagnole basée à New York. Diplômée du programme Photographie documentaire et photojournalisme du Centre international de la photographie (ICP), elle a documenté la frontière américano-mexicaine en se concentrant sur les problèmes d’immigration, de déportation, d’inégalité et de violations des droits de l’homme. Son travail explore la vie et les pratiques qui relient les individus, les familles à travers les frontières politiques. Le travail de Griselda remet en question les postulats les plus partagés concernant les immigrés et offre une perspective différente: une communauté marginalisée faisant preuve de résilience et de débrouillardise dans des situations difficiles. Son travail est régulièrement publié dans le Washington Post, le New York Times, et bien d’autres journaux américains. Jamais en France. Il était temps! Rencontre.

 

 

“Le temps fait la différence”

Qu’est-ce qui vous a amenée à faire ce travail?
Au cours de mes études supérieures à l’école de journalisme de l’Université du Colorado, j’ai concentré mes recherches sur les identités culturelles et les minorités ethniques, en particulier la communauté hispanique, en explorant les discours identitaires et ceux de la diaspora dans la théorie postmoderne. Avec le recul, cela a eu une influence profonde sur mon approche des projets documentaires et du récit visuel. Mon projet de fin d’études m’a conduite à la ville frontalière de Tijuana, au Mexique, où j’ai été fascinée par sa culture et sa dynamique, ainsi que par la complexité et les contradictions de cette région frontalière. J’ai alors commencé à planifier plusieurs projets à long terme dans cette région.

Quel était votre objectif?
En attirant l’attention sur les interactions humaines au parc de l’amitié, où les familles se rendent visite et se parlent à travers une clôture de métal, j’essaie de neutraliser ce pour quoi ce mur a été construit, la séparation.
Dans mon travail, la frontière est dépeinte comme un lieu de contradictions. Les photographies confrontent le spectateur à une réalité différente, questionnant la façon dont ces images nous sont souvent présentées. Dans un acte révolutionnaire, je souligne les moments humains et la poésie au milieu de cette division politique. Mon objectif est de transformer le discours sur la sécurité frontalière en une conversation sur la visibilité des immigrants, en m’adressant à des auditoires des deux côtés du mur, en remettant en question les hypothèses populaires ou en rappelant aux populations migrantes qu’elles sont vues, entendues et qu’elles comptent. Je crois que ce travail est particulièrement significatif et pertinent dans le contexte sociopolitique mondial actuel.

Comment avez-vous été reçue par les personnes que vous avez photographiées?
Quand je travaille sur un projet à long terme, je passe habituellement des mois, voire des années à préparer et je dois dire que je choisis des thèmes et des histoires qui m’intéressent profondément et véritablement. C’est très important pour moi, non seulement à cause du temps que je passe sur le terrain, mais aussi à cause des recherches préalables, ce qui est la première étape et, à mon avis, une exigence fondamentale et cruciale avant même d’essayer d’aller voir sur place. J’ai besoin d’en savoir le plus possible sur le sujet, l’histoire et la culture des personnes et des communautés concernées.

Je m’intéresse beaucoup aux gens. J’aime leur parler, les écouter et, pour moi, l’accès est donc aisé surtout quand j’ai des choses à dire, une curiosité naturelle à apprendre et beaucoup, beaucoup de questions à poser. Évidemment, plus il y aura eu de recherche, plus ce premier contact sera facilité.

De plus, une chose que je fais depuis le tout début, juste après m’être présentée, c’est d’expliquer ce que je veux faire et pourquoi. Peut-être que le projet et la vision changeront au cours des prochains mois, mais les intentions et les motivations sont généralement les mêmes. Je veux remettre en question les récits dominants et réhabiliter les groupes minoritaires qu’ils touchent. Je ne suis pas une militante, mais mon but est de sensibiliser les gens, de dénoncer l’injustice et, en fin de compte, d’inspirer le changement.

D’habitude, j’informe mes sujets dès le début qu’ils me verront souvent. Que le projet n’est pas une mission d’une journée et qu’ils ne verront aucun résultat dans les mois à venir, alors ils savent à quoi s’attendre. A partir de là, les choses se passent différemment selon les sujets. En général, je prends un peu de temps avant de commencer à photographier. J’ai d’abord de longues conversations et des interviews en profondeur et je passe du temps avec eux, parfois à traîner, à ne rien faire. Il est important d’être patient. Selon l’endroit, je peux rester avec les familles pendant des jours ou des semaines. Le temps fait la différence. Et comme cela, je me rapproche. Il n’y a pas d’autre moyen pour moi de réaliser un projet documentaire qui aborde des questions délicates comme la séparation familiale et l’expulsion que d’établir un lien par une véritable implication. Lorsque les gens ouvrent leur cœur pour parler de leurs sentiments et de leurs craintes, je crois fermement qu’ils méritent mon respect et mon engagement à honorer cette confiance.

Que pensez-vous de la situation actuelle à la frontière américaine et du projet de mur de Donald Trump?
La position agressive du président Trump sur l’immigration illégale a créé un climat d’incertitude et de peur parmi les personnes vulnérables à la déportation. Le sentiment anti-immigration de Trump et son message essentialiste, selon lequel seules certaines personnes sont de vrais Américains, reflètent la crainte sous-jacente que les immigrants constituent une menace fondamentale pour l’identité et la culture américaines. Cette rhétorique anti-immigrés a contribué à façonner la perception de la plupart des gens et à renforcer les stéréotypes. Le paysage ethnique changeant de l’Amérique est considéré par beaucoup comme une menace pour son identité nationale. Les idées des hordes de Mexicains qui traversent la frontière et la peur de se sentir éventuellement étrangers dans son propre pays semblent avoir légitimé la nécessité de construire un mur frontalier militarisé encore plus grand. Par mon travail, j’ai l’intention de remettre en question les discours dominants en reconnaissant et en abordant les thèmes de la diversité, de la différence et de l’hybridité dans la culture américaine d’aujourd’hui, et donc de remettre en question les hypothèses essentialistes selon lesquelles les immigrants sont une menace fondamentale pour la cohésion culturelle de la nation. Mon but est de mettre en évidence et de célébrer l’identité complexe de l’Amérique en tant que société multiethnique plurielle.

Quels sont vos prochains projets?
Je travaille dans la région frontalière sur un court documentaire filmé à propos d’une autre famille séparée par le mur. J’ai également été invitée à collaborer à la deuxième édition de LOST, une série de 20 petites monographies où chaque artiste est chargé de produire une histoire personnelle sur une ville. Mon livre parlera de Tijuana et sortira en avril 2019. A New York, je travaille depuis trois ans sur un projet intitulé “Puebla York”. Le projet s’intéresse aux immigrants mexicains de Puebla, un État du centre du Mexique, qui résident actuellement à New York pendant que leurs familles restent au Mexique. Plus de cinquante pour cent des migrants mexicains à New York (et au New Jersey) sont originaires de Puebla, ce qui fait de cette communauté une population pertinente dans le contexte de la migration États-Unis/Mexique. Le projet explore la vie et les pratiques transnationales qui relient les individus, les familles et les réseaux sociaux au-delà des frontières nationales. Dans ce travail, j’explore également les coûts humains de la migration, en me concentrant plus particulièrement sur la rupture des relations parent-enfant due à une séparation prolongée, et les effets de la migration sur ceux qui restent au Mexique.

Je travaille également sur un projet personnel concernant ma famille et notre propre expérience d’émigration au début du XXe siècle en Espagne, à Cuba et à la frontière américano-mexicaine.

Gilles Courtinat

30 s pour comprendre

“The wall” (“Le mur”) documente les familles qui se rencontrent des deux côtés de la barrière frontalière entre Tijuana et San Diego dans le Parque de la Amistad ou Friendship Park (parc de l’Amitié), à une époque de tensions politiques xénophobes croissantes. C’est le seul lieu de rencontre binational le long de la frontière de 3000 km qui sépare les États-Unis et le Mexique. Lorsque le parc a été fondé en 1971, la clôture n’était qu’un fil de fer barbelé. Aujourd’hui, un immense mur de métal, qui a été renforcé plusieurs fois, sépare les deux pays. Du côté américain, l’accès physique au mur est limité à une petite zone et les familles s’appuient sur la clôture pour essayer de voir leurs proches à travers le filet en acier, si étroitement tissé que vous pouvez à peine vous toucher le bout des doigts. Dans une petite zone, l’espace entre les barres de métal permettait aux familles de se serrer dans les bras, mais la patrouille des frontières du côté américain est toujours sur le qui-vive et les visiteurs doivent s’arrêter à quelques mètres de la clôture. Lieu de rencontre, de signification historique et de position stratégique, le parc accueille des régulièrement des événements, mariages, fêtes de 15 ans ou réunions binationales, et des activistes s’y rassemblent pour manifester.

«Les frontières physiques créent des frontières symboliques qui renforcent notre rhétorique contre les immigrants perçus comme une menace dans les récits habituels enracinés dans diverses communautés à travers l’Amérique. L’existence de ces barrières illustre le sentiment anti-immigrés, légitimant les pratiques d’exclusion et justifiant une action gouvernementale sévère. Une fois érigées, elles deviennent des caractéristiques permanentes et durables du paysage géopolitique et un avertissement puissant et agressif aux immigrants signifiant qu’ils ne sont pas bienvenus. En attirant l’attention sur les interactions humaines au parc de l’Amitié, où les familles se rendent visite et se parlent à travers une clôture de métal, j’essaie de neutraliser ce pour quoi le mur a été construit. Mon but est de transformer le discours sur la sécurité frontalière en un échange sur la visibilité des immigrants, en m’adressant à des auditoires des deux côtés du mur, en remettant en question les présupposés populaires ou en rappelant aux migrants qu’ils sont vus, entendus et qu’ils sont importants »

(Griselda San Martin)

Mieux regarder

José Marquez pose pour une photo qu’un visiteur prend de sa famille de l’autre côté du mur frontalier. Marquez n’a pas pu embrasser sa fille Susana depuis 14 ans, car il a été expulsé des États-Unis après avoir vécu et travaillé à San Diego pendant 18 ans.

José Marquez engage des musiciens mexicains pour chanter une chanson à sa fille Susana, 33 ans, et à son petit-fils Johnny, 14 ans, qui vivent en Californie et le rencontrent chaque mois au mur frontalier. Ils n’ont pas été réunis depuis la déportation de José il y a 14 ans.

Portrait de famille. Rosario Vargas (au premier plan) avec sa fille Jannet Castañon et son petit-fils Hector, 15 ans (derrière le mur frontalier, du côté américain). Rosario et sa fille vivent à quelques kilomètres de distance mais sont séparées par le mur frontalier États-Unis-Mexique depuis presque 10 ans. Le 30 avril 2016, ils ont été l’une des rares familles à pouvoir se réunir brièvement pendant 3 minutes lorsqu’une petite porte a été ouverte dans la clôture. Mais une fois la porte de l’espoir fermée, la réalité de la frontière les a de nouveau rattrapés. Ils se voient tous les week-ends à travers la clôture métallique.

Les familles se rencontrent au Parque de la Amistad (parc de l’Amitié), le seul lieu de rencontre binational établi par le gouvernement fédéral le long de la frontière américano-mexicaine. Du côté américain, la zone de visite n’est ouverte que quelques heures le samedi et le dimanche et la patrouille frontalière est toujours vigilante.

Alejandra Vallejo rend visite à son mari Daniel Armendariz au mur frontalier de Playas de Tijuana. Le couple se réunit à la frontière tous les samedis et dimanches depuis 2 mois. Armendariz ne peut pas quitter les États-Unis parce qu’il est en probation et qu’Alejandra n’a pas les documents nécessaires pour franchir légalement la frontière avec les États-Unis.

Familles mexicaines au Parque de la Amistad rencontrant le weekend les leurs qui sont du côté des Etats Unis.

Olga Camacho et sa petite-fille Yara, qui a 2 ans, rendent visite au fils d’Olga, Jonathan, qu’elle n’a pas pu embrasser depuis 13 ans. Jonathan a bénéficié du DACA* et a pu rester et travailler légalement aux États-Unis. Toutefois, la prestation pour action différée ne permet pas aux personnes de quitter le pays et d’y retourner librement.

* Deferred Action for Childhood Arrivals, programme mis en place par Barack Obama mettant des centaines de milliers de jeunes sans-papiers à l’abri d’une expulsion et leur permettant d’étudier et de travailler aux Etats-Unis. L’administration Trump y a mis fin en septembre 2018.

Une femme parle à ses enfants à travers le mur frontalier à l’occasion de la fête des Mères 2016. Une ONG a distribué des bouquets de fleurs à toutes les mères présentes du côté mexicain de la frontière à Tijuana.

Le pasteur chrétien Jonathan Ibarra qui fut expulsé des Etats-Unis et son épouse Gladys Lopez lors de leur séance de photos de mariage devant la clôture de la frontière américano-mexicaine à Playas de Tijuana, Mexique.

Vue de la frontière américano-mexicaine depuis Playas de Tijuana, Mexique. La clôture métallique a été renforcée à plusieurs reprises depuis les années 1990, s’étend jusqu’à la plage et se prolonge dans l’océan Pacifique sur une longueur d’environ une centaine de mètres.

Deux femmes visitent des membres de leur famille sous le soleil de juillet au Parque de la Amistad, seul lieu de rencontre le long de la frontière américano-mexicaine.

Le 29 mars 2015, des travailleurs agricoles de la vallée de San Quintin, au Mexique, se sont rassemblés à la clôture de la frontière pour protester contre les mauvais traitements, les bas salaires et les mauvaises conditions de travail qu’ils subissent. Après deux semaines de grève, ils ont marché en masse jusqu’à la frontière, érigeant des barrages routiers et des barricades le long du chemin.

La famille Salgado pose pour un portrait. De l’autre côté de la frontière, du côté américain, Cesar Salgado et sa nièce Giselle leur ont rendent visite. Ce jour-là, Cesar a vu sa fille pour la première fois en 14 ans, mais seulement à travers les barreaux du mur frontalier.

Un homme parle à un membre de sa famille qui est aux États-Unis à travers la clôture de la frontière à Playas de Tijuana, au Mexique. Pour beaucoup, c’est la seule façon de voir leurs proches en personne.

Le mur à la frontière entre Tijuana (Mexique) et San Diego (Etats-Unis).

Rebecca Chavez avec ses enfants Jessi, 15 ans, Crystal, 11 ans et sa sœur Suriana rendent visite pour la première fois à la belle-mère de Rebecca. Celle-ci a épousé son mari Chris il y a 16 ans lorsqu’il est parti aux États-Unis.

Gabriela Esparza (en rouge) retrouve brièvement (3 minutes) sa sœur Susana et sa mère María del Carmen Flores lors de l’événement ”Opening the Door of Hope” («Ouverture de la porte de l’espoir») à la frontière à Playas de Tijuana, Mexique, le 30 avril 2016. En janvier 2018, la patrouille frontalière a annoncé que la porte ne rouvrirait plus.

Le pasteur Guillermo Navarrete de l’Église méthodiste du Mexique à la frontière lors de la rencontre hebdomadaire de l’Église frontalière à Tijuana, Mexique. Le service binational est assuré simultanément des deux côtés de la clôture, en anglais et en espagnol.

Carmen Morales, son mari Juventino Zacatzi et ses trois petits-enfants, Angel, 6 ans, Christian, 8 ans, et Sofia, 4 ans, du côté mexicain du mur. Derrière eux, du côté américain, se trouvent deux de ses autres petits-enfants qui vivent à San Bernardino, en Californie. C’était la première fois que les Morales rencontraient la plus jeune, Crystal, 11 ans.


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