À couper le souffle!

Franck Seguin

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Franck Seguin est arrivé sur sa grosse cylindrée en ce samedi humide dans sa combinaison de pluie. Une sorte de rappel de celle qu’il enfile pour plonger dans les océans. Franck est un homme de fidélité. S’il n’a pas rejoint l’équipe de la Calypso comme il se l’était promis adolescent quand il suivait l’odyssée du commandant Cousteau, il s’est inventé d’autres familles grâce à ses talents de photographe. Depuis plus de dix ans, il partage les aventures de Guillaume Néry, l’un des plus grands apnéistes actuels. De cette collaboration avec «l’homme qui marche sous l’eau» est né un sublime ouvrage, Guillaume Néry, à plein souffle. Un hymne au monde sous-marin et un plaidoyer pour la protection de la planète.

Entretien

Pourquoi la photo?
J’ai découvert la photo aux alentours de 15-16 ans. Mon beau-père était photographe amateur. Il m’emmenait régulièrement le week-end dans ses chasses photographiques. Ça me fascinait de pouvoir se balader dans la nature et de rapporter des instants. On allait aussi sur le port que j’adorais, il était pour moi synonyme d’échappatoire. Grâce à ces ballades photographiques, j’avais l’impression de toucher quelque chose du doigt qui me permettrait par la suite de m’envoler. Il fallait que je fasse un métier aventureux, il fallait que je voyage, que je découvre des choses. Avec ce que je connaissais de la photo, ce que je pouvais en voir dans les magazines, c’était un peu la profession idéale pour voyager, faire un métier d’aventures. Un métier que je ne connaissais pas mais dont je rêvais.

Ta première parution?
La première parution survient à Dunkerque, dans le journal portuaire. J’avais à peu près 20 ans et je me baladais sur le port. Quelqu’un m’aborde alors que je suis en train de faire une photo, il s’agit du directeur de la publication du Journal portuaire: «Vous êtes en train de photographier, est-ce que vous n’auriez pas une ou deux photos à me donner? » Je n’en avais pas deux mais quinze. Et il en a fait paraître cinq, dont la couverture. C’est à la fois le port – le lieu que j’ai adoré dans ma ville – et mes premiers pas photographiques qui sont dans cette parution. Ça a été un vrai déclic. Je me suis dit: «Ah! c’est peut-être là la porte de sortie.»

Et la plongée?
Enfant, je regardais les émissions du commandant Cousteau, comme beaucoup de jeunes de mon époque. Ça m’a passionné, il fallait absolument que je devienne membre de l’équipe Cousteau. Et donc que je fasse de la plongée. J’habitais en bord de mer à Dunkerque, ce n’est pas une super mer mais j’ai passé tous mes diplômes. Mais quelle spécialité choisir? J’ai vu qu’il y avait des photographes, des cameramans sous-marins, c’était ce qui pouvait m’amener à devenir membre de l’équipe Cousteau. Ça ne s’est pas réalisé, mais j’ai quand même fait mon chemin avec ma bande d’apnéiste. C’est mon équipe Cousteau à moi!

Les débuts professionnels?
Il fallait absolument que je quitte Dunkerque, que je prenne mon envol. Mais je n’avais aucune idée de comment m’y prendre. J’ai dit à ma mère: «Je vais m’engager dans l’armée parce que je veux m’en aller.» Elle m’a répondu: «Je veux bien mais pas chez les parachutistes! Tu iras dans la Marine nationale!» J’avais 17 ans et je me suis engagé pour cinq ans, mais j’ai quitté l’armée précipitamment au bout de trois. J’adore l’armée, le cadre, l’aventure, mais les gradés, je déteste! Je déteste cette autorité-là.

J’ai passé mon bac mais je ne savais pas quoi faire. Comme cette idée de photo me taraudait toujours, ma mère m’a dit: «Écoute, je suis allée en vacances à la montagne, il y a des photographes sur les pistes. Toi qui aimes la photo, tu n’as qu’à aller faire des photos en station.» Je me suis rendu aux Arcs en Savoie et je suis allé voir une boîte de «filmage». J’ai présenté mes photos du port de Dunkerque au patron qui m’a dit: «Elles sont bien tes photos, ça ne correspond pas trop à ce qu’on fait mais on te prend quand même.» Le filmage, ça consiste à faire des photos sur les pistes, à donner un ticket aux skieurs et à vendre ensuite ses photos. En trois ans, je suis devenu le meilleur vendeur de la station.

C’était le début du surf des neiges. Je commençais à être un peu connu dans la station et un moniteur m’a fait une proposition: «J’enseigne le monocycle et le surf, et j’ai envie de faire un livre. Est-ce que tu voudrais être mon photographe? » Banco, j’ai tout de suite dit oui! Il ne me payait pas mais il me logeait. Pendant toute une saison, on a fait des photos à longueur de journée. Le livre prêt, il est monté à Paris pour le présenter aux éditions Robert Laffont et ils ont accepté de le publier. Le directeur de la collection Sports m’a ensuite appelé pour me faire une offre: «M. Seguin, si vous voulez monter sur Paris, j’utiliserai vos services de photographe pour ma collection.» Une semaine après, j’étais à Paris et trois mois plus tard, je faisais mon premier bouquin. J’en ai fait dix-sept pour cette collection.

Quand t’intéresses-tu à la photo subaquatique?
Cela commence aux Jeux olympiques de Sydney. Je me dis alors: «Je veux faire quelque chose dans l’eau.» J’ai un modèle, c’est un photographe de Sports Illustrated, Heinz Kluetmeier. C’est le photographe qui va m’inspirer. Je me renseigne pour savoir comment il fait. Je commande des revues aux États-Unis. Je me mets à chercher des caissons dans lesquels on puisse mettre des boîtiers. Je rafistole un vieux caisson que j’emporte aux Jeux olympiques de Sydney. Je l’ai bricolé pour pouvoir le poser au fond de l’eau et le déclencher en dehors. Il y a Heinz Kluetmeier dans cette piscine des Jeux olympiques. Je n’ose pas l’aborder, je n’ose pas lui parler mais on n’est que trois au monde à avoir des boîtiers sous-marins. Une de mes photos passe en double page dans L’Équipe Magazine. Ça y est, je fais partie de la famille d’Heinz Kluetmeier alors qu’il ne me connaît même pas! En fait, il a fait de moi un photographe.

Comment le monde de l’apnée entre-t-il dans ta vie?
En 2002, je suis chez Corbis Sygma et on me dit: «Tiens, toi qui plonges, il y a Umberto Pelizzari – le premier homme à descendre à 150 m – qui est au Club Med. On nous a passé commande d’une affiche, il faut faire une petite série de ce plongeur en apnée sous l’eau.» C’est mon premier contact avec le monde de l’apnée. Je vois un type, un aventurier des temps modernes et je commence à m’intéresser à ce monde-là, un microcosme de défricheurs.

Le Grand Bleu, Jacques Maillol, j’avais évidemment entendu parler de tout ça. On va dans l’espace, on va un peu partout, mais on ne connaît pas grand-chose de ce qui se passe sous l’eau. Je m’y intéresse vraiment et il se trouve qu’il y a un Dunkerquois qui fait du “no limit”, la plongée au plus profond. Il s’agit de Loïck Leferme. Je l’appelle et je lui dis: «Je suis photographe. Ce que vous faites est formidable, ça m’intéresse. Est-ce que je peux venir vous voir et travailler avec vous?» Il accepte et c’est le début de l’aventure!

Et Guillaume Néry?
Guillaume Néry faisait partie de l’équipe d’assistants de Loïc Leferme. C’est un jeune homme solaire, un surdoué, très volontaire, toujours prêt pour les tâches les plus difficiles, comme remonter les ancres de marine par exemple.

À un moment, comme Loïc Leferme est moins performant, Guillaume me demande si nous ne pourrions pas travailler ensemble. Ce dernier nous donne spontanément son accord: «Mais oui, allez-y, moi je ne fais rien de bon en ce moment.»

C’est ainsi que débute ma collaboration avec Guillaume Néry. Je fais des reportages magazines sur lui. À cette époque, il prépare une tentative de record. Je vais le voir à l’entraînement à Nice. Je prends une photo qui va remporter le World Press en 2007. Débute une vraie collaboration parce qu’on a une entente assez formidable. C’est alors que Loïc Leferme décède au cours d’une plongée d’entraînement à -170 m. Je pense arrêter définitivement la photo d’apnée. Je me dis: «Si c’est pour voir mourir tous ces gars formidables, je n’ai pas envie de rester.»

Je renonce à cette idée mais quand Guillaume échappe de peu à la mort – il est victime d’une noyade au cours d’un championnat du monde –, je lui propose, à la manière des surfeurs, de partir autour du monde à la rencontre des apnéistes, du monde animal, de la nature. Nous sommes intéressés par les problèmes écologiques liés au réchauffement climatique. Nous décidons de sortir de notre carcan occidental de compétiteur et d’aller voir ce qu’il se passe ailleurs. Au cours de ces voyages, nous avons découvert qu’il y avait des gens qui pratiquaient l’apnée depuis beaucoup plus longtemps que nous, parfois beaucoup plus profond que ce qu’on faisait en Occident. En fait, nous avons découvert des choses merveilleuses, à la fois sur l’exploration de la nature et la rencontre avec les gens. On a découvert les Bajans aux Philippines, qui pratiquent l’apnée pour survivre, pas comme nous pour qui cette discipline est une activité de loisirs.

Qu’avez-vous appris de cette expérience?
Nous avons découvert qu’il faut rester humble face à la nature et face à tous ces gens qui survivent. Nous, nos seules préoccupations consistent à décider quand prendre nos vacances, à calculer si nous aurons assez d’argent pour payer nos impôts et à choisir quel est le meilleur moment pour faire nos courses. Guillaume et moi, nous avons compris ce que c’est que la difficulté de devoir se nourrir par soi-même et de devoir élever ses enfants sans rien autour de soi, nous avons appris que la nature n’est pas franchement hostile mais qu’elle ne pardonne rien !

Revenons à votre collaboration…
Guillaume est curieux de tout, mais c’est aussi un artiste qui ne se contente pas d’être un performeur. Il a envie de faire partager son sport. Et pour ça, il se sert de tous les outils à sa portée, à savoir la photo, le cinéma, l’écriture. Pour moi, c’est un mec ultra-solaire. Dès que tu lui dis quelque chose, il l’intègre immédiatement, il le transforme à sa sauce et en fait quelque chose de merveilleux. Ça se voit dans les films qu’il réalise avec sa compagne Julie Gautier, une personne formidable elle aussi. C’est une chance de les fréquenter.

Comment faites-vous pour obtenir ces images?
Un signe suffit pour se comprendre mais je scénarise toujours la séance par avance. Quand tu es en pleine mer ou en plein océan, c’est compliqué. On ne peut pas se dire : «Qu’est-ce qu’on va faire?» Il est obligatoire de s’en parler auparavant. Mais Guillaume comprend tout de suite ce que je veux de lui, comment se placer par rapport à la lumière. Il pense aux moindres détails. Par exemple, les poids qu’on utilise pour descendre un peu plus profond, il les met à l’intérieur de sa combinaison plutôt qu’à l’extérieur parce que c’est plus joli. C’est un échange: parfois un mot, un signe sous l’eau fait qu’on peut changer le scénario de notre photo. Et à chaque fois ça matche!

Propos recueillis par JJ Farré

Toutes les photos ©Franck Seguin
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