Ne lui parlez pas de beau temps!

Florence Joubert

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Florence Joubert s’ennuie quand il fait beau! Ce qu’elle aime dans la vie, c’est de voir un ciel se charger en nuages bien noirs, quand la grĂŞle menace ou quand les orages dĂ©versent leur dĂ©luges de pluie et de fureur. Le vent aussi, elle adore… Pour ĂŞtre au comble du plaisir, elle n’hĂ©site pas Ă  explorer les lattitudes extrèmes, comme la Georgie du sud ou les Malouines. Des destinations que nous prĂ©fĂ©rons admirer depuis notre canapĂ© en regardant national gĂ©ographic TV. Mais c’est en France qu’elle a dĂ©nichĂ© un lieu extraordinaire (et extrème). Dans les CĂ©vennes sur le mont Aigoual. LĂ , rĂ©sident Ă  l’annĂ©e 4 mĂ©tĂ©orologues, des observateurs aux premières loges des phĂ©nomènes extrèmes qui frappes cet endroit comme nulle part ailleurs. Ils sont les gardiens du temps.

Entretien

À quel âge as-tu fait ta première photo?
J’ai le souvenir d’avoir eu un appareil en forme de boîte en plastique. J’ai fait une photo de classe de neige en CE2 avec mes copains. La photo était complètement décalée par rapport à ce que je voyais dans le viseur. C’est à 18 ans que j’ai vraiment commencé la photo, avec un véritable appareil. Là, j’ai appris ce qu’étaient les réglages, la technique, etc.

C’est le fait d’avoir eu un appareil photo à 18 ans qui t’a conduite aux Arts Déco?
Non, c’est un goût pour l’art en général qui m’a été transmis par ma mère, qui était artiste peintre et qui a fait les Arts Déco avant moi. Je ne me destinais pas forcément à la photo. J’avais d’autres envies plus liées à l’espace. J’étais en section espace au début mais je fréquentais avec une grande assiduité le labo photo. J’ai découvert le noir et blanc et la magie du labo. C’est une combinaison de ces moments-là qui a fait que, finalement, j’ai choisi la photo.

Aux Arts Déco, est-ce que l’enseignement proposait un positionnement d’artiste?
Au début, pas du tout, parce qu’on avait des profs orientés photojournalisme. J’ai commencé par faire de la photo de rue, des reportages, on était vraiment sur ce créneau-là. Puis, en quatrième année, on a eu Paolo Roversi comme professeur. C’est la seule année où il a été professeur aux Arts Déco. Il nous a emmenés dans un champ complètement différent pour explorer des choses beaucoup plus intimes. On allait dans son studio, on travaillait avec les chambres 20 x 25, c’était une chance! J’ai mené un projet personnel, complètement fictionnel, dans une ancienne vallée industrielle, la vallée de la Romanche en Isère. Je parlais d’absence, de mort, j’ai trouvé mon écriture dans des photos où je me mettais en scène.

À la sortie des Arts Déco, qu’est-ce qu’il se passe pour toi?
J’ai continué à travailler sur des projets assez créatifs, notamment parce que j’avais la chance d’avoir des parents qui m’aidaient financièrement. Free lance, j’ai découvert assez vite que c’était un mode de vie particulier et que mon diplôme n’allait pas me servir à grand-chose. Mais j’ai continué mes projets personnels. Parallèlement, j’ai trouvé un stage chez Vuitton. J’ai rencontré le photographe à la tête du studio photo qui m’a proposé de travailler avec lui. Là, j’ai vraiment appris la technique! Aujourd’hui, je travaille souvent avec des éclairages. Je recrée un studio sur place à chaque fois que je dois faire une photo. Ça m’a donc dirigé vers quelque chose de plus pointu au niveau de la lumière.

Après ce stage, j’ai commencé à travailler en Free lance, entre autres, sur le savoir-faire chez Vuitton. La première fois, on m’a proposé d’aller à Venise quatre jours dans les ateliers de fabrication de souliers. J’avais carte blanche. Je me suis dit: «C’est génial ce boulot !» Au fil des années, j’ai été missionnée pour photographier l’univers des divers métiers de la maison. Comme j’étais dans la recherche de la belle photo, je me baladais avec mon matériel à la recherche d’images iconiques pour sublimer le geste artisanal.

Et tes projets personnels?
J’ai le goût du voyage, d’ailleurs beaucoup de photographes choisissent ce métier par amour du voyage. Donc, je pars. Je suis très attirée par l’Amérique latine, notamment par la Patagonie et la Terre de Feu en particulier.

Pourquoi?
Mon père était architecte naval et ma famille fréquentait de nombreux marins et aventuriers. Autour de la table familiale, la conversation tournait souvent autour du passage du cap Horn, par exemple… J’ai fini par y aller en 2005 grâce à la bourse Fuji du festival Chroniques nomades. Je flashe sur ces endroits du bout du monde avec une lumière très particulière. C’est la lumière australe avec des météos compliquées, des ciels assez chargés, un paysage à perte de vue. C’est magique!

Tes voyages t’ont menée jusqu’aux Malouines…
En 2013, je suis repartie pour rencontrer Jérôme Poncet, un navigateur et un explorateur polaire connu pour avoir fait le tour du monde à la voile dans les années 1970 sur son voilier Damien. Il a inspiré toute une génération d’aventuriers. Il vit en quasi-autonomie, très proche de la nature, avec des connaissances très poussées. C’est un personnage hors du commun! Il habite dans une ferme avec ses fils et quelques moutons, à vingt-quatre heures de bateau du plus proche village… J’y suis restée presque un mois à partager son quotidien. Il conduit des expéditions pour des équipes de tournage voulant documenter l’Antarctique.

Son choix, au départ, c’etait une insurrection totale contre le système en place, un refus absolu de l’autorité et du cadre de vie imposé par la société. Pour vivre ainsi, il faut avoir des compétences dans le maximum de domaines possibles. Il a une curiosité infinie, ce qui fait qu’il est toujours en train d’apprendre dans un environnement tout de même hostile. Âgé de 72 ans aujourd’hui, il continue à apprendre des choses. C’est un très beau sujet. Je l’ai intitulé «L’homme en bleu» car lors de ce séjour il portait toujours un bleu de travail.

Qu’est-ce qui a motivé ton choix de travailler sur la station météo du mont Aigoual?
Je revenais d’un voyage en Antarctique et je souhaitais travailler à plus long terme. Les voyages, c’est bien mais ça a un certain coût et ça ne permet pas forcément de revenir sur les lieux autant de fois qu’on le voudrait. Du coup, j’avais envie de travailler en France et j’étais à la recherche d’un lieu insolite et peu connu. Mon idée était de faire un projet vraiment documentaire avec plus de portraits, ce qui était un peu nouveau pour moi. C’est mon oncle qui m’avait parlé de cet endroit incroyable au sommet des Cévennes, il l’avait découvert pendant les Journées du patrimoine. Je les ai appelés et ils ont accepté immédiatement le principe du reportage. J’y suis allé pour trois jours, c’est comme ça que ça a démarré.

Première impression?
Je découvre un endroit avec une dimension humaine très forte parce que ce sont des personnages géniaux chacun dans leur genre. Et les paysages sont incroyables, façonnés par les vents. Il y règne un climat de haute montagne qu’on ne s’attend pas du tout à voir à cet endroit parce qu’on est dans le sud. Enfin, il y a la puissance du bâtiment, ces vieux murs chargés d’histoire. J’aime ça, moi, les vieux murs! Ils sont chargés de l’histoire de ces générations de météorologues. Et il y a des archives, et toute une poésie autour de ces métiers où l’on observe le ciel et les phénomènes météo. Je me suis dit: «Non mais là, je vais faire un livre!»

Première rencontre ?
Le premier que je rencontre, c’est Éric, un passionné de nuages qui travaille sur le site depuis vingt-cinq ans. Il me dit cette phrase que je comprends très bien puisqu’en photo c’est pareil : «Quand il fait beau, je me fais chier!» Très vite, je me suis parfaitement entendu avec l’équipe. Une réelle complicité s’est nouée. Au départ, je les suivais dans leur quotidien sans trop les déranger. Mais rapidement, j’ai eu besoin d’orienter mon travail vers des portraits plus posés avec des choses qui devaient leur paraître un peu farfelues. Ils ont accepté et joué le jeu sans trop me poser de questions. Ils se sont dit que c’était mon truc d’artiste et que, après tout, chacun son métier!

Quel est leur quotidien?
Cela dépend de la saison. C’est l’hiver qui est compliqué à vivre. Ils font équipe par deux et restent 5 jours d’affilée. C’est une ambiance un peu monacale. Ils sont trois météorologues et un technicien de maintenance, et se partagent les tâches quotidiennes. Par exemple, il faut sans cesse déneiger le matériel à l’extérieur, vérifier son bon fonctionnement, c’est vital. Ils peuvent se retrouver complètement isolés car la route n’est pas toujours déneigée. Et dans ces cas-là, ils doivent monter par leurs propres moyens en raquettes avec le ravitaillement sur le dos. Le bâtiment souffre beaucoup des intempéries, et ils y font beaucoup de travaux eux-même.

Leur avenir semble compromis…
L’Aigoual va être repris par la Communauté de communes, et être modernisé et transformé pour accueillir une grande expo sur le changement climatique. Il ne sera donc plus un observatoire en activité. Aujourd’hui, Les centres météo départementaux ont quasiment tous fermé. Les relevés sont automatisés et les données directement envoyées dans les plus gros centres. L’observation et la prévision sur des environnements très localisés, par des météos connaissant le «terrain» ne se pratiquent plus. C’est une évolution du métier inéluctable mais c’est terrible, parce que je pense qu’il y a des choses qu’on ne peut connaître qu’en les observant. L’observation d’un objet d’étude, l’approche «naturaliste», c’est vraiment la base même de toutes les sciences. Et il y a la dimension humaine. L’été, ils accueillent des visiteurs, il y a un petit musée, ils y expliquent les grands principes de la météo. Les gens sont contents d’apprendre comment on fait une prévision, mais ce qui fait le plus rêver, c’est leur mode de vie, proche de celui des gardiens de phare d’antan. On les questionne beaucoup sur la solitude de l’hiver, l’isolement, on leur fait raconter les tempêtes incroyables qu’ils ont vécu à l’Aigoual. C’est fascinant de rencontrer des professionnels qui vivent si près des éléments naturels. Ces anecdotes sont des légendes, et ces personnages nourrissent un imaginaire nécessaire dans notre société, qui a besoin de rêve. C’est cet axe que j’ai voulu développer dans mon travail. L’histoire des Gardiens du Temps, c’est de la matière à rêver.

Propos recueillis par JJ Farré

Toutes les photos ©Florence Joubert.
Portrait ©Laurent Villeret.

En savoir+

La construction de l’Observatoire, véritable forteresse, débute en 1887 et durera 7 ans, à raison de seulement 70 jours de travail en moyenne par an. Les archives de l’Aigoual relatent depuis l’origine des dégâts causés par la violence des tempêtes. Vitres brisées, toiture arrachée, etc.

Les “fayas” (les hêtres) ont à peine bourgeonné en cette fin de mois d’avril. Leur cîme est couverte d’un givre déposé là par les rafales de vent.

Christian fait régulièrement tomber le givre des pylônes du parc à instruments, car une chute accidentelle peut être dangereuse.

Le massif de l’Aigoual constitue la première barrière montagneuse que rencontrent les vents chauds et humides provenant de la Méditerranée. Son sommet est l’un des plus arrosés de France.

Chantal, technicienne météo et chef de centre, est la première femme de l’Aigoual. Elle arrive en 2003 sur le sommet des Cévennes, et reste par attachement pour ce lieu et son histoire.

Rémy mesure l’épaisseur de givre au matin. Elle peut atteindre 120 cm en 24h.

Rémy Marguet, ancien marin est technicien météo et permanent de l’Aigoual depuis 2007.

La boule de feu. Une photo récrée à partir d’une histoire vraie trouvée dans les archives du musée de l’Aigoual.

Éric Diot, technicien météo, fait partie des murs. Il travaille à l’Aigoual depuis 27 ans. Il a choisi ce lieu pour son climat particulièrement rude et changeant. L’été, comme les autres permanents, Éric accueille le public dans l’expo météo de l’Observatoire, et leur transmet sa passion du nuage sous toutes ses formes. “le beau temps m’ennuie” explique-t-il aux visiteurs, curieux de la vie hivernale de ces gardiens du temps.

Héliographe de Campbell-Stokes. Cet instrument ancien servait à mesurer la durée d’ensoleillement.

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