In situ

Éric Pillot

Ce travail est aussi une métaphore: l’animal constitue pour Éric Pillot une figure de l’Autre; un Autre qu’il représente avec noblesse et avec une certaine proximité, un Autre qui évolue de plus en plus dans des «jungles urbaines», un Autre qu’il regarde, mais qu’il laisse aussi le soin de le regarder.

Verbatim

D’où est venue l’idée de ce travail?
J’ai commencé à photographier l’animal par hasard, après avoir vu des ours polaires nager dans un bassin vitré d’un zoo. J’y suis revenu plusieurs fois, mais comme les ours ne se baignaient pas tout le temps et qu’il y avait des temps morts, je me suis mis à photographier d’autres animaux, sans projet particulier. En regardant ensuite ce que j’avais fait, j’ai remarqué un rapport intéressant entre l’architecture du lieu et l’animal. J’ai donc cherché des endroits avec des décors un peu particuliers et commencé une première série en noir et blanc. Je travaillais en film argentique, et les images en couleur que j’essayais de faire ne me satisfaisaient pas, à cause à la fois du manque de lumière dans les espaces intérieurs et des natures différentes d’éclairage. Ça a duré deux ou trois ans, mais je ressentais une frustration, de ne pouvoir représenter la beauté d’oiseaux très colorés par exemple. En 2010, j’ai acheté mon premier boîtier numérique 24×36 doté d’un bon capteur. Grâce à lui, j’allais pouvoir résoudre ces problèmes de lumière et de couleurs. J’ai donc repris le chemin des zoos, et c’est comme ça qu’a commencé la série In situ.

Tu travailles au 24×36, et tes images sont au format carré!
Oui, c’est en observant les premiers résultats que j’ai décidé de recadrer mes images en carré. Je trouvais que ce format, plus symétrique que le rectangle, donnait plus d’harmonie à mes images, et de sens à ce que je voulais faire. J’aurais pu m’équiper en moyen format mais, à l’époque, les boîtiers perdaient pas mal en qualité quand on montait la sensibilité, et ce matériel lourd risquait de handicaper ma mobilité, pourtant indispensable. Un animal, ça bouge, et parfois très vite! Je me suis donc adapté… Je construis mon image au moment de la prise de vue: je réfléchis en carré, et je recadre par la suite. J’imagine presque le tirage final. Pour ma première exposition, alors que jusqu’alors je ne tirais qu’en petit format, j’ai voulu essayer une image en grande dimension. Ça rendait bien, je gardais beaucoup de finesse et il y avait même des détails qui apparaissaient et estompaient une certaine confusion entre le décor artificiel et l’animal. J’ai aussi opté pour un papier mat qui, dans mon imaginaire, rappelait un peu les gravures anciennes.

Où ont été prises toutes les photos de la série?
J’ai commencé mon travail dans des zoos européens, surtout en Allemagne mais aussi en France, en Belgique, en République tchèque et aux Pays-Bas. Je me suis beaucoup documenté sur la thématique de l’animal, et sur le lien entre nos cultures, la vision que nous avons des animaux et les espaces que l’on construit dans les zoos. Après, je pensais continuer en Asie mais finalement c’est aux États-Unis que je suis allé deux fois. J’y ai trouvé de vraies différences, notamment concernant les espaces, dans un pays qui n’en manque pas.

Au fond, qu’est-ce qui t’intéresse le plus, dans ce sujet?
Tout d’abord, cette fragilité dûe à l’enfermement. Dans cette série, on n’est pas dans la toute-puissance. Mais aussi la grande présence des animaux dans notre imaginaire, dans les mythes et légendes: ils peuplent l’univers de l’enfance, ils sont dans les livres, les films et les objets. On fait comme si ça allait de soi, mais ce n’est pas si évident. Mes photos relèvent un peu du même ordre d’idées. On peut projeter des choses sur l’animal, c’est un déplacement. Il n’y a pas d’humain dans mes photos, il n’est pas représenté mais, en fait, il en est beaucoup question. Et il est question aussi de l’animal comme une figure de l’autre. C’est d’ailleurs pour ça que je le représente très souvent seul, pour que quelque chose fonctionne en miroir, qu’on se voie un peu soi-même. L’animal nous regarde et il nous renvoie quelque chose. J’ai grandi dans le Nord de la France, dans une campagne «industrialisée», entre les champs, les chevalets de mines et les cheminées d’usines. Je côtoyais quand même les lapins, les vaches et les pigeons. J’habite maintenant en ville, dans un environnement très bétonné. Ce n’est certainement pas étranger au besoin et à l’envie que j’ai ressentis de faire ce genre de travail qui pose aussi une interrogation sur la jungle urbaine.

Et le zoo symbolise le lien entre la jungle et la ville, entre l’homme et l’animal…
Depuis pas mal d’années, on a commencé à parler de l’animal dans les sciences humaines, et l’éthologie s’est vraiment développée en acquérant un statut qu’elle n’avait pas il y a encore vingt ans. Ce n’est certainement pas un hasard si je fais ce travail maintenant, à un moment où se posent à nous des questions de nature et d’environnement. Des espèces disparaissent et les zoos qui, il y a quelques années encore, puisaient dans les ressources naturelles, permettent maintenant la préservation et de reproduction de races en danger d’extinction.

Dans tes photos, entre le décor et l’animal, on se demande ce qui est réel et ce qui ne l’est pas…
Oui, on m’a déjà demandé si les animaux étaient empaillés, alors qu’ils sont tous bien vivants! C’est la conséquence d’un choix de ma part. Je ne voulais pas que l’animal soit dans l’action ou dans l’abattement, je voulais au contraire de l’immobilité et de la dignité. C’est ce qui peut donner cette impression que les animaux sont artificiels. Et peut-être qu’inconsciemment je les photographie comme ça, de façon à ce qu’on se dise qu’il faut s’occuper d’eux, les réveiller comme des Belles au bois dormant.
Ce qui m’a frappé au début, et qui est encore très présent pour moi, c’est leur façon de se tenir, d’être. Si on les compare à nous, animaux humains au corps parfois avachi, il y a quelque chose de vraiment différent. Même dans cet environnement contraint, ils se tiennent, la posture est noble, le tigre reste un tigre, dans toute sa majesté. Cela évoque pour moi les images des premiers temps de la photographie, où la durée des temps de pose créait des moments arrêtés, suspendus, bien que ce ne soit absolument pas le cas dans la réalité. Même si en pratique, il s’agit de moments très fugitifs où l’animal s’intègre dans le décor. C’est un corps dans un décor, comme le spectacle vivant auquel je m’intéresse aussi. Si je pousse plus loin le parallèle, c’est une espèce de petit théâtre avec son espace scénique, son décor. Il y a là quelque chose de l’ordre du spectacle. Par ailleurs, l’animal ne parle pas. Je voulais traduire ce silence en image, qu’on sente ces moments suspendus où le temps s’arrête, juste avant un regard ou juste avant la disparition. Figer le moment raconte peut-être une certaine tristesse de l’éphémère du vivant.

Propos recueillis pas Gilles Courtinat

©Éric Pillot

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