La Goutte d’Or

Elena Perlino

C’est l’un des derniers quartiers populaires de Paris, cosmopolite et métissé dont les médias véhiculent une image sans nuance d’insécurité et de délinquance, un endroit à part coupé du reste de la capitale, haut lieu de toutes les marginalités. La chose n’est pas nouvelle, Emile Zola y ayant déjà décrit les conditions de vie difficiles dans son roman «L’assommoir». Certes, les vendeurs de drogue ou de cigarettes de contrebande tiennent le pavé, les îlots de misère et d’insalubrité ne manquent pas, mais cela mérite une attention plus soutenue pour en percevoir la richesse multiculturelle et les valeurs de partage que portent les habitants. Elena Perlino qui vit là, a voulu raconter la vie et la réalité de celles et ceux qu’elle rencontre au quotidien. Martin Parr avait tenté l’exercice briévement il y a quelques années mais ayant rencontré des difficultés et pas mal de méfiance si ce n’est d’agressivité due sans doute à une période où l’atmosphère était tendue, cela a donné un résultat superficiel et un peu décevant. Rien de tel ici, Elena a partagé au plus près le quotidien et l’intimité d’existences modestes, racontant avec élégance une communauté multiforme et colorée, loin de toute caricature. De la sphère rue vibrante de l’activité commerciale à l’univers intime, de la boucherie halal à la mosquée, des mariages aux rassemblements religieux, elle a dressé un portrait remarquable d’un territoire à l’énergie et l’humanité puissantes et où les multiples identités s’entrecroisent. La photographe avait déjà fait preuve d’une belle capacité à s’immerger dans un milieu a priori difficile à pénétrer par le travail qu’elle avait consacré à la prostitution africaine en Italie et est allée plus récemment à la rencontre des communautés Innues et Naskapies du Québec.

Entretien avec Elena Perlino

Pouvez vous vous présenter?
J’ai un parcours atypique ayant étudié à l’université la littérature italienne et le cinéma, mais à 28 ans, j’ai décidé de devenir photographe professionnelle pour satisfaire un intérêt que j’avais depuis mon plus jeune âge et peut-être aussi à cause de la passion de mon père pour la photo. J’ai suivi des formations, notamment le Tuscany Photography Workshop où enseignaient de nombreux photographes de tous les genres et niveaux. Ensuite je suis venue à paris faire une master class avec Gabriel Bauret et Giorgia Fiorio et je me suis lancée. J’ai commencé en proposant des histoires aux journaux et, depuis quelques années, je travaille des projets à long terme en sollicitant des bourses de fondations et d’institutions. Paris est un bon endroit pour la photographie même si la concurrence est rude mais c’est à chacun de trouver sa propre voie et peu importe si on est si nombreux, on doit être convaincu et opiniâtre.

Parlez nous de votre travail sur la Goutte d’Or. L’exercice a été difficile?
Habitante dans ce quartier, c’est devenu comme une évidence que je devais y réaliser un projet. je trouvais ça passionnant et dans ce cas, on trouve toujours la façon d’arriver jusqu’au bout. Après, comme photographe, je suis très patiente, j’ai vécu longtemps dans ce quartier et la plupart des gens photographiés étaient bienveillants même si ils n’avaient pas l’habitude d’être photographiés. Dans la rue, il faut être rapide pour saisir la lumière et l’instant, il y a un échange visuel, des fois avec des mots et c’est la confiance immédiate ou pas. Souvent, la réponse était positive. Je ne me cache pas, on voit tout de suite que je fais des photos, je suis proche physiquement et cela créé une complicité. Plus que des refus, j’ai connu de la curiosité si ce n’est quelques rares cas où on m’a demandé d’effacer les images. J’ai plutôt été surprise par la réticence de la communauté des femmes tunisiennes, que je fréquentais déjà, à m’ouvrir la porte lors des fêtes alors que j’ai été très bien accueillie dans une famille que je ne connaissait même pas alors que j’allais pénétrer dans leur intimité. Sinon, alors que je circulais avec un gros appareil très visible et qu’on avait avertie de faire très attention au vol, je n’ai jamais eu de sentiment d’insécurité. En montrant clairement à l’autre ce que l’on fait, il n’y a pas de malentendu, la seule chose étant la légitime envie de ne pas être photographié qui arrive n’importe où.

J’avais été étonné par le travail réalisé par Martin Parr en 2012, alors que je n’étais pas encore là, notamment les photos des gens qui priaient dans la rue en dehors de la mosquée. Pour moi, c’est la preuve que chaque période doit être consignée en images parce qu’ici ça change tellement vite, il y a un important renouvellement de la population et les lieux changent souvent, ce qui a été aussi la raison pour laquelle je me suis concentrée sur ce sujet.

Finalement, le plus dur, ça a été de prendre le recul nécessaire par rapport à ma vie quotidienne, me débarrasser de l’habitude liée à ce que l’on voit tous les jours et retrouver un regard neuf sur les gens et les choses.

Vous avez mis combien de temps pour réaliser ce sujet?
J’y ai travaillé de fin 2013 à 2017, même si je continue encore aujourd’hui. Quand on commence, on ne sait pas trop quelle direction cela va prendre ni le temps que ça va durer. On fait des photos un peu à l’instinct, pour avoir une vue d’ensemble avant de découvrir ce qui est le plus intéressant. Par exemple, je ne voulais pas une vision folklorique, je voulais montrer aussi les difficultés, les situations complexes en révélant la beauté qui s’y cache. J’ai fait des photos dans des intérieurs et aussi j’ai montré comment était occupé l’espace public, la vie dans la rue, je trouve ça fascinant. Arrêter la dynamique émotionnelle et visuelle est pour moi ce qui donne du sens à mes images.

Parlez nous aussi du sujet que vous avez réalisé au Canada.
J’avais rencontré le directeur du festival photo de Gaspésie qui m’avait invité à venir exposer. Une fois sur place, je me suis intéressé aux communautés autochtones et j’ai été invité en résidence ce qui m’a permis de me rendre là bas cinq fois en pratiquement une année. J’ai photographié les communautés vivant au nord du Québec à la frontière du Labrador. Ce travail parle des minorités, de leurs difficultés, leur fragilité. Je peux faire le lien avec le travail sur la Goutte d’Or et aussi à celui sur les femmes africaine et leur exploitation sexuelle. Ce lien c’est la force, l’énergie de ces sociétés humaines et ma volonté de leur donner une visibilité qu’elles n’ont pas souvent.

Et maintenant, quel est votre prochain projet?
J’ai remarqué que, jusqu’à présent, mon intérêt s’est porté sur le monde extérieur et j’ai commencé quelque chose de plus intime avec ma fille de 13 ans qui sera un travail que je poursuivrai sur une dizaine d’années. Alors rendez-vous en 2030!

Propos recueillis par Gilles Courtinat

 

➡️ Le site d’Elena Perlino

➡️ Les travaux d’Elena Perlino sont exposés jusqu’au 09 juin au théâtre de la Reine Blanche, Paris

➡️ Un livre «Paris Goutte d’Or» est paru aux éditions Loco, 204 pages, 19€

Série «Paris Goutte d’Or»

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Série «Pipeline»

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