Le grand âge en lumière

Didier Carluccio

Selon les cultures, la vieillesse n’est pas vécue de la même façon dans le monde. Si dans certains pays elle représente la sagesse de l’acquis par l’expérience et a droit à un grand respect, dans d’autres, et plus particulièrement dans nos sociétés occidentales, elle est plutôt considérée comme le temps de la déchéance, de l’inutilité sociale ou économique. C’est la malédiction du châtiment divin, Adam et Eve chassés sur paradis ne seront plus jamais jeunes et beaux. Déjà Cicéron disait: «Il faut lutter contre la vieillesse tout comme on doit lutter contre la maladie» et on pouvait lire en 1680 dans le Dictionnaire François: «Les vieillards sont d’ordinaire soupçonneux, jaloux, avares, chagrins, causeurs, se plaignent toujours, les vieillards ne sont pas capables d’amitié. Les vieilles sont fort dégoûtantes. Vieille décrépite, vieille ratatinée, vieille roupieuse». Bien que moins cruel ou disons plus hypocrite, le vocabulaire d’aujourd’hui est aussi le reflet de cette répulsion. On ne parle plus de vieux ou de vieillards mais de seniors et de quatrième âge, essayant ainsi de camoufler, sous un voile de mots, l’effroi éprouvé. La crise sanitaire liée au coronavirus qui est survenue en France a donné un coup de projecteur sur la situation préoccupante dans les Ehpad et a remis en lumière la peur de la vieillesse. Cela a même donné lieu à des discours indignes revendiquant l’intérêt de la disparition de celles et ceux considérés non seulement comme ne servant plus à rien mais comme étant une charge de trop pour la société. Le photographe Didier Carluccio se positionne à l’exact opposé de cette pensée nauséabonde. Pour lui, le grand âge mérite justement d’être mis en valeur et il s’y attelle depuis longtemps recherchant l’émotion et la beauté d’un regard plutôt qu’une plastique parfaite ou l’illusion d’une jeunesse éternelle. Se rendant dans des maisons de retraite, il organise des séances photo, exercice auquel ses modèles prennent part avec plaisir et complicité. Nous lui avons demandé de parler de son travail:
«Mon identité de photographe s’est construite dans la photographie humaniste et social. Adolescent, la découverte des travaux de Berenice Abbot, Josef Koudelka, Henri Cartier Bresson, Gilles Caron, Ian Berry, Sebastião Salgado m’a amené à poser mon regard. Ensuite ce furent Jean Loup Sieff, Richard Avedon et Irving Penn pour l’originalité de ses portraits. Chacun de ces photographes m’a interpellé et accompagné durant des années.

Le hasard de la vie m’a amené, il y a 28 ans, à pousser les portes d’une maison de retraite et je m’y suis attardé. Depuis, je pénètre ces lieux les uns après les autres, loin de me faire fuir, le grand âge me saisit et appelle mes images. La vieillesse et les lieux institutionnels qu’elle occupe me fascinent, en tant qu’expression de communautés profondément humaines dans lesquelles les émotions sont à leur paroxysme. Mes images reflètent ce que m’inspirent ces univers si singuliers après que mon œil se soient posé sur les êtres et leurs relations aux derniers lieux de leur existence. Je ne cherche pas la peau lisse et laiteuse, la jambe fine et galbée, le sein rond. Mon regard se pose quand tout cela n’est plus, quand les années ont dépossédé l’homme de ses fards, qu’elles l’ont amené à la lisière de ses limites où ce qui importe c’est la beauté de l’âme. Celle de l’expérience et de l’existence. Je cherche et je trouve la beauté de l’âge, la personne derrière les stigmates. Depuis des années, j’accroche les éclats d’un regard, le rayonnement d’une émotion, un bouillonnement, le conte d’une vie. Humaniste en quête de vérité, je vois la beauté au-delà  des clichés quand d’autres ne voient que la laideur et la tragédie: je vois la VIE. L’expérience m’a appris à mettre la personne âgée en confiance face à l’appareil, à prendre en compte les difficultés et pathologies qui lui sont propres et souvent le personnel encadrant est étonné par l’intérêt que les résidants portent aux séances. Plus que personne, je connais ceux dont le poids des années a fait perdre force et parfois esprit, je sais les approcher et mes photos, dorénavant partout exposées, en témoigne. Ma démarche auprès de ces structures est en général très bien perçue, mais, je peux parfois encore me voir confronter au scepticisme de certaines personnes qui ne comprennent pas l’intérêt qu’elle présente. J’ai la satisfaction de voir mon travail de plus en plus apprécié et je collabore aussi avec des médias qui découvrent mon travail avec intérêt. J’ai la prétention de penser que mes photographies peuvent servir de support à une réflexion sur l’intérêt pour la personne âgée que représente le regard que pose sur elle une personne extérieure: acceptation et estime de soi, rapport à l’autre et au temps.

La situation sanitaire que l’on vit actuellement ne me permet plus l’accès aux ehpad, l’entrée en étant interdite au public. Ni prises de vues ni expositions ne sont possibles depuis le mois de mars et on ne me parle d’une reprise que pour la fin d’année. J’ai déjà vécu une période très difficile dans ma carrière de photographe, celle du passage de l’argentique au numérique, ou là, j’ai vu à quel point il fallait toujours avoir la capacité de rebondir. J’ai traité pendant plus de 15 ans mes photographies en argentique noir et blanc et l’arrivée du numérique m’a terrifié. Je pensais que mon métier de photographe était terminé, j’ai mis de long mois à trouver la force de reprendre et de m’adapter au numérique. Aujourd’hui, je vis la même chose et je pense qu’il va falloir que je m’oriente vers d’autres horizons.»

➡️ Le site de Didier Carluccio

 

©Didier Carluccio

Simone, 105 ans

Félix, 96 ans

Annick, 96 ans

Marcel, 89 ans

Jeannine, 90 ans

Roger, 89 ans

Henriette, 83 ans

Jules

Yvette, 86 ans

Marie-Louise, 95 ans

Chantal, 80 ans

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