La Comuna 13 de Medellin

David Himbert

Ce fut l’un des quartiers les plus pauvres et dangereux de la ville de Medellin en Colombie. À la fin des années 90, la Comuna 13 est au cœur du trafic de la drogue et le lieu de sanglants affrontements entre groupes armés, cartels et forces gouvernementales. C’est également un endroit où plane la figure du sinistre narcotrafiquant Pablo Escobar dont la devise était «Plata o plomo» (de l’argent ou du plomb). La paix revenue, d’importants travaux ont été réalisés pour désenclaver ce quartier qui est maintenant devenu un symbole de renouveau et d’espoir. David Himbert y est allé pour comprendre et témoigner de cette renaissance et des aspirations des habitants.

3 questions à David Himbert

Reportage

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Installée sur une colline, la Comuna13 domine la ville de Medellin.
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L’espoir est le mot clé qui caractérise la transformation de la Comuna 13.
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La mairie a misé beaucoup sur le transport pour désenclaver les favelas. Comme ici ces escalators qui permettent de relier le centre-ville à la Comuna 13.
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«La violence ne nous vaincra pas », affiche du collectif des Berracas.
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La série télévisée Narcos a contribué au mythe de Pablo Escobar, et certains touristes manifestent une certaine fascination.
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Pour environ 1 euro, un habitant de la C13 vend des Micheladas aux touristes.
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De nombreuses infrastructures sportives contribuent à la lutte contre la violence dans la C13.
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La Comuna 13, vit une transformation remarquable depuis plusieurs années. Essentiellement grâce à l’art de rue.
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Cindy fait partie des “femmes courageuses”, un collectif qui se mobilise pour retisser le tissu social. Elle a installé un mémorial des années de violence.
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La Comuna 13, ancien fief du Cartel de Medellin, tourne la page des années de violence. Cependant, elle cède parfois à la triste loi de l’offre et de la demande.
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Luisa tient un petit bar dans la Comuna 13 depuis plus de 30 ans. Même si elle regarde avec satisfaction son quartier s’apaiser, les années de violence l’ont marquée, et le souvenir est douloureux.
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Grâce aux efforts déployés en matière de transports, de nombreux jeunes ont continué à aller à l’école.
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Le photographe franco-colombien Rodrigo Gonsalez expose des portraits de Berracas dans un restaurant de la Comuna 13.
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La nuit tombe sur la Comuna 13 enfin apaisée.
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Les habitants ont retrouvé une vie tranquille après de nombreuses et sombres années.

Entretien

Quel est votre parcours professionnel?
J’ai fait ma maitrise en photo à Chalon sur Saône dans les années 90, puis j’ai travaillé à mon compte en publicité et industrie dans mon coin de pays, les Ardennes. Dans les années 2000, au Canada, j’ai mis la photo un peu entre parenthèses, entre autres pour des raisons de santé, et j’ai travaillé dans la planification médias. Puis je me suis consacré au photojournalisme et à la photo documentaire.

Pourquoi vous êtes-vous installé au Canada?
Il fallait que je m’installe dans une grande ville si je voulais avoir des contrats intéressants. J’avais voyagé à Montréal à la fin des années 90 et je m’y suis profondément attaché. J’y habite depuis 20 ans.

Quels sont vos sujets de prédilection?
La politique internationale, ses jeux de pouvoirs et ses impacts sociaux, ça me fascine. C’est pour ça que j’aime entrer dans le cœur, dans la bête, comme le sommet du G7 qui s’est déroulé au Québec en 2018. C’est pour cela aussi que je me suis intéressé à Cuba, qui a souvent concentré les tensions internationales. J’ai toujours été fasciné par l’ampleur du personnage de Fidel Castro, par sa longévité au pouvoir, par sa résistance au capitalisme, et finalement par le fait qu’il a fabriqué une société distincte et complexe. Une société pauvre, au sens occidental du terme, une pauvreté dont on ne saura jamais vraiment dans quelle mesure elle est la conséquence de l’embargo américain ou d’un modèle économique et social qui la condamnait à cette pauvreté. Personne ne détient la réponse, et elle se trouve sans doute entre les deux. Mais ce qui a déclenché mon travail sur la fin de la révolution, c’est le discours de Raul Castro devant l’Assemblée nationale du Pouvoir populaire, le 1er aout 2011. Là, pour la première fois depuis le début de la révolution, Cuba entrouvrait la porte à l’entreprise privée en autorisant, sous certaines conditions strictes (dont celle de ne pas s’enrichir!), les citoyens à travailler à leur compte, et non plus exclusivement pour l’État. Je me suis dit que c’était le début de la fin du socialisme à Cuba, et que j’allais documenter cette transition, quelle que soit sa durée. Malheureusement j’ai été arrêté par la Sûreté de l’État fin 2018 alors que je voulais rencontrer Berta Soler*, et on m’a confirmé, via l’ambassade de France à Ottawa, que je serais arrêté si je me présentais de nouveau à Cuba.

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de faire ce sujet sur la Comuna 13?
La transformation sociale que vit Medellin depuis une quinzaine d’années est remarquable. Les citoyens de la ville sont en train de réussir l’impensable, c’est à dire faire passer Medellin de ville la plus dangereuse au monde à une ville pacifiée, au tissu social retissé. La Comuna 13, ancien fief de Pablo Escobar et territoire de violence et de guérillas (FARC, CAP, ELN*), est le symbole fort de cette transformation.

Présentez-nous ce quartier, son histoire.
La Comuna 13 était le quartier général du Cartel de Medellin dans les années 80 et 90, une des favelas les plus violentes au monde à cause des luttes entre narcotrafiquants. Après la mort de Pablo Escobar, le quartier a été déchiré par les gangs, les guérillas, le trafic de drogue et d’armes, les milices paramilitaires. En 2002, le gouvernement a mené une opération militaire d’envergure (opération Orion) pour reprendre le contrôle de la Comuna 13. Depuis, au prix d’une catharsis citoyenne et d’une mobilisation fabuleuse de ses habitants, le quartier est en train de tourner la page des années de violence, essentiellement à travers les arts.

Comment avez-vous été accueilli par les habitants?
Malgré des décennies de guerre, les Colombiens sont des gens très gentils et très doux. C’est aussi le cas des habitants de la Comuna 13, même si tous les problèmes ne sont pas réglés. La présence de visiteurs étrangers est précieuse pour eux, elle témoigne du changement. Ils tiennent aussi à rétablir les faits sur Pablo Escobar. En grande partie à cause de la série Narcos, le grand criminel (c’est le nom qu’on entend le plus quand il est question de lui) exerce une fascination forte à l’étranger, et nombreux sont les habitants qui ont à cœur de rappeler que c’est un personnage qui n’a rien de romantique, qu’il est responsable de plus de 3000 assassinats, et que pas une famille de la Comuna 13 n’a été épargnée par sa violence. Cependant, certaines personnes du quartier comme Juan, un maçon retraité qui a travaillé pour Jorge Luis Ochoa*, continuent de penser que Pablo était bon pour les pauvres et qu’il a fait de très bonnes choses pour le quartier.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières?
Le chauffeur de taxi qui m’a mené de l’aéroport à mon hôtel, un vieux monsieur, m’a presque fait jurer sur la bible de ne jamais aller dans la Comuna 13, et de ne pas sortir après 17h. C’était contradictoire avec les informations que j’avais. La réalité est qu’il n’y a pas de danger à visiter la Comuna 13, du moins le jour. La nuit, c’est autre chose, des gangs se disputent encore certains territoires, et on y ouvre encore le régulièrement le feu. Mais ce que j’ai surtout compris, c’est l’impact traumatique laissé par les années de violence. Je ne connais pas l’histoire de ce vieux chauffeur, mais son hyper-vigilance me laisse à penser qu’il a été marqué personnellement, et que la peur est encore très présente.

Quelles sont les initiatives pour effacer ce passé douloureux?
Elles sont nombreuses, à commencer par les innovations en termes de transports, qui ont permis de désenclaver le quartier. Une des plus belles et des plus émouvantes, c’est le musée Casa de la Memoria. Il ne se situe pas dans la Comuna 13, mais c’est le cœur battant de la transformation. Ça devrait être le premier arrêt de tout visiteur qui arrive pour la première fois à Medellin. On y prend la mesure de la résilience, et on comprend le courage de toute une communauté qui a décidé, non pas d’effacer le passé, mais de faire la paix. Dans le quartier, ça se traduit beaucoup à travers l’art urbain et la culture hip-hop, qui permet aux jeunes de se réaliser autrement qu’à travers la délinquance et la violence. Les femmes jouent aussi un rôle déterminant, en particulier les Berracas (“femmes courageuses”) un groupe de femmes fondé par Paola Rivas qui a décidé de s’impliquer dans la communauté juste après l’opération Orion*. Toutes touchées directement par la perte d’un fils, d’un mari ou d’un frère, elles multiplient les actions visant à retisser le tissu social à travers l’artisanat, la cuisine, l’entraide, la prise de parole et l’écoute.

C’est devenu un lieu touristique. Est-ce que cela profite aux habitants?
La venue des touristes ces dernières années a soutenu la transformation, et autant l’art de rue que les multiples initiatives communautaires ont besoin du tourisme. Medellin fait partie des villes “tendance” en ce moment, et il faut s’attendre à ce qu’il y ait de plus en plus de visiteurs dans les années à venir. Il se peut qu’il y ait alors une “industrialisation” du tourisme, comme dans les endroits trop visités, au détriment de l’authenticité du quartier. La loi de l’offre et de la demande y fait déjà des dégâts, comme la présence d’objets souvenirs représentant Pablo Escobar, à l’image de cette petite boutique tenue par une femme dont la famille a été meurtrie par le narcotrafiquant. D’ailleurs, ça et là dans le quartier, on commence à voir des graffitis “No turist”.

Il y a de nombreuses fresques dans ce quartier. Que racontent elles?
La plupart représentent la transformation des dernières années et la volonté de paix. On y retrouve beaucoup de symboles forts comme le drapeau blanc et les oiseaux, symboles de paix, ou des éléphants, symbole de la mémoire du passé. Certaines œuvres symbolisent l’ouverture de la Comuna 13 au monde, et des artistes étrangers ont aussi été invités à contribuer. On trouve également des graffitis qui dénoncent la violence de l’opération Orion et les mensonges du gouvernement, concernant en particulier le nombre de victimes et de disparus.

Qu’avez-vous retiré personnellement de ce travail?
La force de la catharsis et de la résilience. Les gens de Medellin et de la C13 sont en train de réaliser une transformation sociale inédite et courageuse, et je crois sincèrement que d’autres endroits dans le monde devraient s’inspirer de la politique d’inclusion de Medellin. Il y a là une innovation sociale formidable, et qui fonctionne.

Quels sont vos prochains projets?
C’est une année de transition pour moi. D’abord, je panse un peu mes plaies après mes mésaventures à Cuba qui marquent l’arrêt brutal d’un projet que je menais depuis sept ans. Je dois me trouver une nouvelle terre d’adoption! Ce travail sur Medellin est une première approche. J’ai très envie d’y retourner et de creuser le sujet. J’ai noué des liens avec le musée Casa de la Memoria, j’aimerais faire quelque chose avec eux. Sinon, je continue à explorer la boxe, qui me passionne depuis toujours. Je travaille avec une boxeuse depuis 2018, une fille passionnante et talentueuse, et on devrait sortir quelque chose en 2020.

Propos recueillis par Gilles Courtinat

*FARC, CAP, ELN :
Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia – Ejército del Pueblo (Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple), généralement appelées FARC : principale guérilla communiste impliquée dans le conflit armé colombien.

– Comandos Armados del Pueblo (Commandos armés du peuple): milice formée d’habitants de la Comuna 13 opposée à l’État, privilégiant le travail politique à l’action militaire.

– Ejército de Liberación Nacional (Armée de libération nationale): deuxième groupe rebelle en importance, après les FARC, ayant participé au conflit en Colombie.

 *Jorge Luis Ochoa: narcotrafiquant, un des cofondateurs du cartel de Medellin avec Pablo Escobar.

 *Opération Orion: opération des forces gouvernementales et paramilitaires en 2002, destinée à chasser les groupes rebelles installés dans ce quartier et qui a fait de nombreuses victimes parmi la population.

 

© David Himbert

Peintures murales dans la Comuna13

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