Sur le fil

 

Cyril Abad

Cyril Abad a choisi la photographie pour raconter le monde tel qu’il va et dénicher ces moments où, au-delà de l’apparence, les choses prennent un tour plus singulier. Il capte des situations incongrues, voire cocasses, mais en gardant toujours un réel respect des personnes photographiées et sans jamais tomber dans la facilité du ridicule. Il prend pour thèmes la religion aux États-Unis ou le Brexit en Grande-Bretagne pour explorer attentivement nos sociétés et témoigner par des dissonances visuelles les grandes évolutions de notre temps. C’est le résultat d’un travail de fond longuement préparé qui échappe à l’actualité immédiate et raconte des histoires en profondeur.

Coup d’œil

Verbatim

«Si je devais me définir, je dirais que je me positionne dans le photojournalisme plutôt documentaire avec la volonté de produire des travaux au long cours en prenant le temps nécessaire pour creuser mes sujets. J’aimerais raconter des histoires avec un ton spécifique sans être dans une écriture illustrative. Plus que par une thématique, je suis intéressé par la forme que cela va prendre en explorant des sujets d’actualité mais en les traitant d’une manière bien particulière. Il faut que ce soit un terrain de jeu dans lequel je m’amuse et qui soit porteur de quelque chose de décalé. Je choisis mes projets en fonction de la production en amont d’images sur mon écran mental par ce que j’imagine du sujet, un truc totalement fantasmé. Par exemple, pour le Brexit, thème pouvant être super ennuyeux, j’ai tourné autour pour essayer de voir quelles seraient les portes d’entrée qui pourraient m’amuser. En gardant en tête le travail de photographes comme Martin Parr, Martin Kollar, Nick Turpin ou Matt Stuart, cela m’a amené à penser aux personnes âgées, aux ambiances de plage, aux stations balnéaires.

J’ai donc identifié une ville qui avait fortement voté pour le Brexit, Blackpool, bastion du labour où, depuis des décennies, les ouvriers viennent passer leurs vacances et qui regroupait ces critères. Pour exprimer une sorte de déséquilibre, d’interrogation sur le fait d’avoir fait ou non le bon choix, j’ai imaginé en amont et préparé ce qui pourrait symboliquement restituer cette idée. Toute la difficulté était de ne pas être trop caricatural et de parvenir, en mettant tout bout à bout, à raconter l’histoire.
J’ai travaillé aussi aux États-Unis en fonction d’une passion que j’ai depuis gamin pour la littérature contemporaine américaine et la littérature fantastique. Je vais puiser des sujets dans ces récits, comme celui sur la religion qui provient de la lecture d’une œuvre de Douglas Kennedy, «In God’s country» («Au pays de Dieu»). Il y raconte son périple personnel le long de la Bible Belt*, dessinant avec un regard très caustique le portrait d’une Amérique religieuse, fondamentaliste, histoire que je trouvais fascinante. L’ayant relu, je me suis demandé si cela pouvait être la base d’un travail photographique en marchant sur ses traces et en prenant contact avec les gens qu’il avait rencontrés et en revisitant les lieux mentionnés: télé évangélistes, anciens membres de sectes religieuses, parcs d’attractions religieux, etc. Mon travail d’investigation a commencé comme ça mais je me suis rendu compte que ce que racontait Kennedy avait disparu et que cela me menait dans une impasse.

En poursuivant mes recherches, j’ai réalisé que l’offre religieuse avait muté en respectant les codes du capitalisme américain, l’église y étant une source de profits colossaux. Des études de marché avaient été faites pour cibler des niches et c’est ça qui est devenu intéressant. Comment avaient-ils fait et jusqu’où était-il possible d’aller dans l’excès? C’est comme ça que j’ai trouvé une trentaine d’entrées décalées: surfeurs chrétiens, églises en drive-in, église pour naturistes, etc. je veux actuellement monter, après une longue enquête d’un an et demi, un nouveau sujet aux États-Unis dans un milieu que j’essaye de pénétrer, avec des personnages qui ne voulaient pas du tout être photographiés mais qui acceptent peu à peu, via l’entremise d’une anthropologue qui a longtemps travaillé avec eux.
Depuis longtemps, je suis intéressé par la photographie de rue mais avec une certaine frustration parce que c’est une photographie plutôt instantanée avec laquelle il est difficile de raconter une vraie histoire de manière immersive. J’ai essayé de marier les deux dans mon sujet Brexit et c’est ce que j’aimerais pouvoir faire tout le temps. J’ai aussi une piste qui m’amènerait au Japon mais qui va me demander du temps avant que je trouve l’entrée qui pourrait me satisfaire.

Je réfléchis beaucoup à mon travail ces temps-ci parce que j’ai choisi une trajectoire qui me semble complexe et, bien que je pense poursuivre dans cette voie, je m’interroge sur ma forme d’écriture. Je me pose des questions sur la manière d’appréhender le portrait tout en gardant mon identité. Mais ce qui demeure fondamental pour moi, c’est de rester dans l’empathie. C’est facile de faire des photos drôles de personnes âgées ou de situations cocasses aux États-Unis. Je ne veux pas que les gens rigolent mais plutôt qu’il y ait une certaine gêne, un petit malaise, comme un flottement. Qu’on se demande comment appréhender mes photos, si on doit en rire ou pas, qu’elles soient productrices de doute face à notre propre éthique. Je veux rester dans le respect de celles et ceux que je photographie, ce qui fait la complexité de mon travail qui est toujours sur le fil au risque de tomber dans le vulgaire, ce qui m’oblige à tout le temps redéfinir mes limites.»

Propos recueillis par Gilles Courtinat

*Bible Belt: Région du sud-est des États-Unis où le protestantisme évangélique socialement conservateur joue un rôle important dans la société et la politique, et où la fréquentation des églises chrétiennes de toutes les confessions est généralement plus élevée que la moyenne du pays.

 

© Cyril Abad

Mieux regarder

In God we trust
«Exploration de la société américaine à travers un prisme religieux. Dans un environnement social particulièrement sombre, couronné par l’élection de Donald Trump (qui a reçu plus de 80% des votes des chrétiens blancs), la religion est plus que jamais un indicateur pertinent pour mieux comprendre l’évolution de la société américaine.»

The last dreamers
«C’est une errance en Amérique sous la forme de chroniques visuelles décalées et parfois (je l’espère) drôles. J’ai essayé de produire des images qui présentent toutes un “bug” – quelque chose d’inhabituel qui pourrait faire rire les gens ou les amener à se demander ce qu’ils voient. Mais ces esquisses de “rue” parfois comiques ou poétiques tentent d’abord d’explorer les représentations que nous, Européens, pouvons avoir du rêve américain, du moins ce qui en reste….»

Les vacances du Brexit
«Bienvenue à Blackpool, première station balnéaire du nord-ouest de l’Angleterre, qui accueille la classe ouvrière issue de la révolution industrielle et des congés payés depuis plus d’un siècle. À la fois Las Vegas et Coney Island, Blackpool est actuellement célèbre pour ses festivités, ses enterrements de vie de garçon et de jeune fille, et bien sûr, sa débauche à bas prix. Destination très prisée au début du XXe siècle par la haute bourgeoisie grâce à sa brise marine pure et l’effet thérapeutique de l’eau de mer, Blackpool, avec la révolution industrielle et le développement du réseau ferroviaire, devient jusqu’au milieu des années 70 l’un des hauts lieux du tourisme populaire en Angleterre. À la fin des années 80, l’émergence des premières offres à bas prix vers des destinations ensoleillées à l’étranger combinée à la crise économique qui sévit dans le nord de l’Angleterre conduit à une récession dont la ville ne peut se relever. Les stratégies économiques successives qui ont tenté de relancer son activité au cours des quarante dernières années ont façonné une ville surréaliste, où, parmi les foires décrépites, de nombreuses personnes âgées, certaines des familles les plus pauvres d’Angleterre, et les jeunes de Manchester ou de Liverpool à la recherche de boissons bon marché se côtoient.
Blackpool, l’un des bastions du parti travailliste, est l’une des villes du nord industriel à avoir massivement voté OUT, à plus de 67%. Pour ses membres travaillistes résidents, principalement traditionnels, l’UE est responsable de la dégradation de leur vie quotidienne, et la politique d’austérité de David Cameron n’a fait que susciter cette volonté de rejet. Ce sujet documente les vacances de ceux qui ont voté OUT. Blackpool en chiffre: 142 000 habitants. C’est l’une des villes les plus défavorisées, avec un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne nationale. Elle connaît également l’une des croissances économiques les plus faibles depuis dix ans. 30% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Lors du référendum Brexit, la ville a voté OUT à plus de 67%.»

Brexit blues
«Clacton-on-sea, ville déshéritée du sud-est de l’Angleterre, a voté à 70% pour sortir de l’Union européenne. Aujourd’hui, les Brexiters sont nombreux à déchanter.»

Le secret des chamanes
«Au Pérou comme ailleurs, les guérisseurs faisaient partie du folklore. Pourtant depuis des millénaires, ils soignent par les plantes addictions et maladies. Aujourd’hui chercheurs et patients occidentaux s’intéressent à leur connaissance des plantes. Rencontre de Juan Florez Salazar, un Chamane issu du peuple autochtone ashaninka, fondateur du centre de médecine traditionnelle Mayantuyaku au cœur de la selva centrale.»

Plastic beach
«La plage du port de pêche de Jamestown, à Accra, la capitale du Ghana, est recouverte de déchets plastiques. Parmi ceux-ci on retrouve principalement des sachets individuels d’eau et de boissons sucrées, en vente partout dans les rues. Ces sachets appelés «Pure Water» représentent le moyen principal de consommation d’eau potable pour presque la moitié des Ghanéens. La distribution de ces sachets vendus entre 4 et 6 centimes d’euros a connu un vrai boom dans les années 2000. Ils sont surtout achetés par des populations pauvres issues de quartiers où l’accès à l’eau potable est restreint, voire inexistant. Selon une étude publiée par l’Institut national de la santé américain, 270 tonnes de déchets plastiques étaient produites chaque jour au Ghana en 2004. Cette quantité aurait augmenté de 70% depuis, selon l’association e Trashy Bags Company, qui fabrique des sacs à main à partir de plastiques recyclés. Or, c’est un fléau pour l’environnement, à la fois terrestre et maritime.
Dans les filets des pêcheurs des environs d’Accra, il y a autant de déchets plastiques que de poissons, Des déchets qui proviennent pour l’essentiel du continent. Selon une étude de la Fondation Ellen MacArthur publiée en janvier dernier, 8 millions de tonnes de plastiques sont déversées dans les océans chaque année. Seuls 14% des emballages en plastique sont recyclés au niveau mondial, loin derrière le papier (58%). Plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest ont déjà interdit l’usage des sacs plastiques, dont le Togo et le Cameroun. Mais pas le Ghana, qui abrite par ailleurs aussi le second espace de traitement de déchets électroniques d’Afrique de l’Ouest. Un des lieux les plus pollués de la planète, selon le Blacksmith Institute.»

Saami Resistance
«Les «Saamis», dernier peuple indigène d’Europe, sont directement impactés par le réchauffement climatique et le développement à outrance (exploitations minières, barrages, tourisme) qui réduit leurs terres de pâturages. Il leur est de plus en plus difficile d’assurer leur subsistance en restant vivre sur leurs territoires traditionnels. Ces changements affectent non seulement la culture matérielle, mais encore ses fondements mêmes et l’ensemble de la vie sociale. Ce peuple dont le mode de vie est entièrement fondé sur l’élevage de rennes est gardien d’un savoir écologique ancestral. Mais pour pouvoir maintenir son activité pastorale dans ce grand maelstrom climatique, il a dû allier ses forces aux nouvelles technologies. Pourtant aujourd’hui, nombreux sont les Saamis qui renoncent à l’élevage séduits par le confort et l’abondance qu’offre un mode de vie occidental. Kiruna, ville minière prospère de la Laponie suédoise attire ces Saami découragés par le pastoralisme. Ils viennent gonfler les rangs des mineurs de la société publique LKAB qui exploite le plus gros gisement au monde de fer.»


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