C’était le temps de la grippe espagnole…

Photos et témoignages de l’époque

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.

Les animaux malades de la peste, Jean de La Fontaine

La crise sanitaire actuelle due au Covid-19 est la plus importante qu’ait connu la France depuis un siècle. Dans un contexte très différent, et alors que la Première Guerre mondiale approche de sa fin, la grippe dite «espagnole» s’abat sur le monde en janvier 1918 sous la forme d’un virus particulièrement contagieux qui va se propager sur tous les continents, allant jusqu’à faire plus de victimes que le conflit lui-même pourtant déjà terriblement meurtrier. En dix-huit mois, près d’un tiers de la population mondiale sera infecté, avec un taux de mortalité exceptionnellement élevé n’épargnant pas les individus les plus jeunes.

On pense que le virus serait d’abord parvenu aux États-Unis par des soldats revenant de la région de Canton en Chine, puis se serait transmis dans les camps de formation militaire qui regroupaient des dizaines de milliers de jeunes hommes avant qu’ils ne traversent l’Atlantique pour aller combattre en Europe. La maladie se répandra en plusieurs vagues, aux États-Unis d’abord, paralysant les villes américaines, puis en Europe et dans le monde entier, l’importante circulation de troupes et de voyageurs non avertis aggravant d’autant la contamination.

Pour éviter la panique chez les combattants et la population, la censure occultera toute information. Comme l’Espagne, non belligérante, n’est pas soumise à la censure militaire, c’est le seul pays à publier des informations à ce propos. En réaction, et comme pour éloigner le fléau, on va le nommer «grippe espagnole». On laisse entendre ainsi que le problème vient d’ailleurs et qu’il ne concerne que les autres. On peut lire par exemple dans le quotidien Le Matin: «La maladie à la mode, la grippe espagnole a gagné l’Europe. En France, cette influenza est bénigne et elle est guérie en une semaine environ.»

En fait, la vérité est beaucoup plus cruelle. Pendant l’hiver de 1918-1919, on comptera jusqu’à un milliard de malades dans le monde sur un chiffre total de 1,9 milliard d’humains et on estime que le nombre de décès liés à cette pandémie se situe entre 50 à 100 millions. L’épidémie fit environ 408000 morts en France, parmi lesquels Guillaume Apollinaire et Edmond Rostand. La Chine et l’Inde payeront le plus lourd tribut, les victimes se comptant par millions.

Aujourd’hui, la situation que nous connaissons est bien différente de celle de l’époque, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’hygiène et les techniques de soins ont fait énormément de progrès. Les populations, non informées, ne prenaient pas les mesures sanitaires utiles, comme se laver fréquemment les mains, pratiquer le confinement et la distanciation sociale. La science médicale n’avait pas non plus les connaissances suffisantes. Enfin, les privations et les souffrances dues à la guerre avaient beaucoup affaibli les organismes, devenus plus sensibles à toutes formes de contamination, une situation aggravée par la mobilisation du corps médical sur le front.

S’il y eut beaucoup de personnes infectées, il y eut aussi (heureusement) beaucoup de survivants. Pour mieux comprendre l’impact de cette pandémie, sur laquelle les médias de l’époque sont restés relativement discrets, voici quelques témoignages et des photos archivées principalement aux National Archives and Records Administration*. Ces documents sont éclairants à plus d’un titre. D’une part, ils nous informent sur un événement qui fait écho à notre situation actuelle. D’autre part, ils nous font prendre conscience que sans la volonté de documenter cette pandémie à l’époque –en particulier de la part des pouvoirs publics–, il nous manquerait un témoignage essentiel, nous permettant de constater que les méthodes pour y remédier sont immuables. Masque et confinement restent encore les seules solutions…

Gilles Courtinat&JJ Farré
Avec le concours de Roger Gay

 

*Agence indépendante du gouvernement des États-Unis, établie dans le Maryland, responsable des archives produites et reçues par les organes du gouvernement fédéral. Elle a pour mission de faciliter l’accès au public de ces documents.

 

Sur la pancarte porté par la femme à droite «Portez un masque ou vous irez en prison», Mill Valley, Californie, 1918.
© C.Raymond

Membres du Student Army Training Corps (Académie Américaine de Formation Militaire), Portland, Oregon.
© National Archives and Records Administration

Traitement préventif contre la grippe par pulvérisation dans la gorge, Love Field, Dallas, Texas.
© National Archives and Records Administration

Défilé dans les rues de Seattle du 39e régiment en route pour la France.
© National Archives and Records Administration

Hôpital d’urgence, Camp Funston, Kansas.
© National Museum of Health and Medicine

Convalescents installés dans un gymnase en raison du la saturation de l’hôpital, Eberts Field, Lonoke, Arkansas.
© National Archives and Records Administration

Des soldats se gargarisent avec de l’eau salée en prévention de la grippe, Camp Dix, New Jersey.
© National Archives and Records Administration

Personnel et ambulance de la Croix Rouge, St. Louis, Missouri.
© National Archives and Records Administration

Policier dans les rues de New York.
© National Archives and Records Administration

Pendant l’épidémie de grippe espagnole personne ne pouvait monter dans les tramways de Seattle sans porter un masque.
© National Archives and Records Administration

Des fonctionnaires du tribunal de police de San Francisco tiennent une séance en plein air, par mesure de précaution contre la propagation de l’épidémie de grippe.
© National Archives and Records Administration

Postier à New York.
© National Archives and Records Administration

Balayeur des rues, New York.
© National Archives and Records Administration

Des infirmières bénévoles de la Croix-Rouge américaine s’occupent des patients atteints de la grippe dans l’auditorium municipal d’Oakland, utilisé comme hôpital provisoire.
© Library of Congress

Comme pratiquement tous les travailleur de la ville, une dactylographe portant un masque pour se protéger de la maladie, New York.
© National Archives and Records Administration

Des femmes volontaires de la Croix-Rouge fabriquent des masques pour les soldats, Boston, Massachusetts.
© National Archives and Records Administration

Jeune garçon vendeur de journaux devant un théâtre du centre-ville de Seattle fermé après la proclamation du maire concernant les rassemblements publics.
© Musée de l’histoire et de l’industrie de Seattle

Groupe de personnes devant une société immobilière de la troisième avenue à Seattle.
© Musée de l’histoire et de l’industrie de Seattle

Barbier à Cincinnati dont l’activité avait été autorisée pendant la quarantaine.
© National Archives and Records Administration

Vendeurs de journaux, Winnipeg, Canada.
© Winnipeg Free Press

Séance de cinéma à l’hôpital militaire américain de Royat, Puy-de-Dôme, France.
© National Library of Medicine

Hôpital militaire américain à Aix-les-Bains, Savoie, France.
© National Archives and Records Administration

En Angleterre, on combat l’épidémie de grippe avec une potion donnée aux enfants (La composition n’est pas précisée).
© Agence Rol/Gallica

Histoires de survivants

Kenneth Crotty a 11 ans à l’automne 1918 lorsque ce que l’on allait appeler la grippe espagnole frappe son quartier à Framingham, près de Boston, aux États-Unis. Il est enfant de chœur et se souvient d’avoir assisté à plus de trente messes mortuaires, soit pour des victimes de la maladie, soit pour des soldats morts sur le front de la Première Guerre mondiale qui allait se poursuivre encore quelques mois. Il ne tombe pas malade mais ses deux sœurs sont atteintes; leur mère les confine à l’étage de la maison pour éviter la contamination et attendre leur rétablissement. Une chance que n’auront pas cinq de ses vingt proches voisins. «Les gens étaient très méfiants les uns envers les autres. Quand nous sortions, nous portions un masque sur le nez et la bouche. Les gens couvraient aussi leurs chemises de médailles sacrées pour éloigner le mal de cette terrible maladie. Il n’y avait pas d’antibiotiques, il y avait juste l’espoir que vous vous en sortiriez, que le destin était assez bon pour qu’il ne vous frappe pas, vous ou les vôtres. La peur a conduit tout le monde à l’intérieur et il était courant de voir des rues de ville se vider. Bien qu’on leur ait dit que c’était une grippe ordinaire, les gens voyaient bien leur conjoint mourir en vingt-quatre heures ou moins, saignant des yeux, des oreilles, du nez et de la bouche, devenant si sombre que les gens pensaient que c’était la peste noire. Ils savaient qu’on leur mentait, que ce n’était pas une grippe ordinaire.»

A Luarca en Espagne, José Ameal est curieux, comme tous les enfants. Bien que ses oncles et tantes tirent les rideaux pour qu’il ne voie pas les cortèges funéraires, il ne peut s’empêcher de jeter un coup d’œil sur ces funèbres processions se rendant à l’église, cortèges qui seront bientôt abandonnés par peur de la contagion. Il se souvenait d’avoir inhalé des infusions d’algues et d’eucalyptus, il se souvenait aussi que le médecin du village visitait gratuitement les malades mais que, malgré ses efforts, 500 personnes, soit le quart de la population locale, décéderont entre 1918 et 1919. José et ses sept jeunes frères et sœurs survivront.

À l’automne 1918, la famille de Martha Risner Clark vivait près des mines de charbon à Deloram, en Virginie-Occidentale (États-Unis), où son père était mineur. Marta a 4 ans quand un jour, après avoir joué dehors, elle rentre chez elle et doit s’aliter. «Le lendemain, j’étais très malade. » Sa mère lui dira plus tard qu’un brouillard était venu sur la montagne et avait recouvert la mine, et qu’immédiatement, le lendemain, beaucoup d’autres personnes étaient tombées malades. Au début, certains adultes croyaient que la maladie était due à l’utilisation de lampes ou d’huile de charbon. Mais d’autres pensaient qu’elle venait d’Europe car il y avait eu des rumeurs selon lesquelles les corps de nombreux soldats de la Première Guerre mondiale étaient incinérés et non mis en terre. Toutes les familles ont été touchées et tout le monde a eu peur. Martha avait mal partout et la douleur était comme un poignard: «Ça m’est tombé dessus!» Elle saignait du nez et de la bouche, et sa toux était persistante. Bientôt, la mine fermera. Les cercueils étaient apportés par des trains, et quand il n’y en avait plus, on utilisait des caisses. Marta et ses parents survivront.

Clella B. Gregory vivait avec ses parents, Eli et Nora, et cinq de ses frères et sœurs à Blackford, Kentucky (États-Unis). «Les six enfants de la maison –Archie, 15 ans, Bert, 13 ans, Herb, 10 ans, Ina Pearl, 9 ans, Ruby, 7 ans, et moi, 2 ans– ont tous eu la grippe pandémique de 1918, tout comme notre mère. Mon père n’est pas tombé malade. Il nous gardait au chaud et nous nourrissait. Il aidait aussi les autres membres de notre communauté qui étaient malades. Il s’assurait que nos voisins malades avaient de l’eau potable, trayait leurs vaches, nourrissait leur bétail et veillait à ce qu’ils aient du charbon et du bois pour se chauffer. Un jour, un des médecins de Blackford est passé et s’est arrêté pour demander: «Eli, comment va votre famille?» Papa a dit: «Tout va très bien.» Le médecin lui a répondu: «Continuez à faire ce que vous faites, car là où je vais, ils vont perdre une fille.» Toutes les écoles ont été fermées, les services religieux ont été annulés et les foules n’étaient pas censées se rassembler. Nous avons tous survécu.»

Ethel Hubble Harter est née en avril 1918. «Mon père était mineur et voyageait dans toute la Virginie pour trouver du travail. Quand j’avais à peine 8 mois, mes parents ont déménagé dans le High Coal Camp en Virginie-Occidentale. Ils sont tombés malades de la grippe pandémique en novembre et décembre 1918. Miraculeusement, je ne l’ai pas contractée. Ma mère est tombée malade la première et mon père a dû rester à la maison pour s’occuper d’elle parce qu’il n’y avait pas de médecins dans la région et que beaucoup d’autres personnes dans le camp s’occupaient déjà de leur propre famille. Mon père a raconté par la suite qu’il y a eu beaucoup de nuits où il pensait que ma mère ne survivrait pas. Et c’est au moment où elle se rétablissait qu’il est tombé malade à son tour. Dans l’état de faiblesse où elle se trouvait, tout ce que ma mère pouvait faire, c’était s’occuper de mon père et prendre soin de moi. Mes parents m’ont raconté par la suite qu’un matin, ma mère étant à la cuisine, elle m’avait laissée dans la chambre avec mon père dans mon lit de bébé, à côté du poêle à bois pour me réchauffer. Je me suis réveillée en pleurant et mon père, délirant et confus à cause d’une forte fièvre, a couru et m’a attrapée en pensant que j’étais un chat sauvage qui criait et attaquait sa famille. Il venait de me soulever au-dessus de sa tête pour me jeter dans le feu quand ma mère est entrée en courant dans la pièce et m’a empoignée pour m’éloigner de lui. La famille a survécu et je suis reconnaissante que maman ait eu assez de force ce jour-là pour me sauver moi aussi.»

Elmer Kretzschmar: «En 1918, j’avais 6 ans et je vivais à Strawberry Point, dans l’Iowa, avec mes parents et mon frère de 7 ans, Clarence. Mon père, Otto, était propriétaire d’un magasin de chaussures et ma mère, Minnie, était femme au foyer. Mon père était également violoniste, et l’un de mes meilleurs souvenirs est celui de l’avoir écouté jouer pendant les programmes de Noël à l’église. Plus tard cette année-là, je suis rentrée de l’école parce que j’avais mal aux oreilles. Mon père était aussi à la maison parce qu’il était malade de la grippe. Une infirmière est venue vivre chez nous pour aider à soigner mon père. Elle est restée avec nous pendant deux semaines, puis est partie. Mon père est mort le lendemain. Personne d’autre dans la famille n’a été malade.»

Betty Somppi: «Ma famille vivait à Erie, en Pennsylvanie, en 1918. Ma mère m’a dit que lorsque j’avais presque 4 ans, en février 1919, je suis tombée malade de la grippe. Mon état était critique et j’ai déliré pendant de nombreuses heures, jusqu’à ce que notre médecin de famille ait pu se procurer un médicament expérimental. Il a dit à mes parents qu’il ne pouvait pas leur offrir d’autre espoir et ils ont accepté le traitement. Au même moment, la famille d’un enfant du voisinage, également atteint, a refusé la proposition du médecin. Aucun de nous deux ne devait passer la nuit. Le lendemain matin, ma mère a rappelé ce docteur parce que j’étais réveillé, que je demandais quelque chose à manger, mais qu’elle avait peur de me nourrir. Il lui a dit que tout allait bien et qu’il arrivait tout de suite. Mon jeune voisin, lui, avait succombé.»

John Stanbur: «Je suis né en mai 1915 et, par conséquent, mes souvenirs de la pandémie sont flous et incomplets. Notre famille vivait à Wilson en Caroline du Nord. Mon père était pasteur méthodiste. Malgré mon jeune âge à l’époque, je me souviens très bien de la maladie de ma mère. Elle a été comateuse pendant plusieurs jours, mais elle a survécu. À peu près à la même période, mon frère, de quatre ans mon aîné, a été atteint de ce qui a été diagnostiqué comme la fièvre typhoïde. Lui aussi était dans le coma et délirait, mais il a survécu. Depuis le porche de notre maison, j’ai regardé passer les corbillards et on m’a dit qu’ils transportaient les victimes de la pandémie. Mon père, malgré de fréquents contacts avec les malades alors qu’il circulait en ville dans l’exercice de ses fonctions, n’a jamais été malade. »

John «Jack» May, avait presque 2 ans lorsque la pandémie s’est déclarée à Jersey Shore, en Pennsylvanie. Lui et sa mère, Dorothea, ont tous deux été mis en quarantaine pendant plus de deux mois. Personne d’autre dans la famille n’est tombé malade. Pendant leur maladie, le reste de la famille préparait leurs repas, lavait et stérilisait leurs vêtements, qu’ils leur passaient par la porte, munis de masques pour éviter la contamination. Jack a vécu jusqu’à 96 ans et sa mère jusqu’à 82 ans.

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