Catherine Balet

Moods in a room

Jusqu’au 30 mars 2019

Galerie Thierry Bigaignon

Paris

 

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Aventures photographiques

Elle nous avait déjà bien bluffé avec sa précédente série «Looking for the masters in Ricardo’s golden shoes» où elle revisitait avec beaucoup de talent et une indéniable pointe d’humour, les grandes icônes de l’histoire de la photographie. Catherine Balet revient à la galerie Thierry Bigaignon pour présenter sa toute dernière production «Moods in a room» où elle joue sur la transparence en un assemblage de peinture et de photographie donnant naissance à des images où les références picturales ne sont pas absentes. Bacon, Hopper, Ingres, Botticelli ou Hockney sont convoqués et hantent les lieux d’une présence discrète au service du questionnement posé par l’artiste sur le contenu et l’absence, l’espace et la surface. Ce sont des images qui nous invitent à rentrer dans des univers peuplés de personnages fantomatiques évoluant dans des huis-clos colorés, intimes, doux et étranges. C’est un monde désordonné en apparence mais en fait soigneusement structuré, fruit de la réflexion de l’auteure nourrie d’histoire de l’art dans une brillante interrogation sur la frontière entre peinture et photographie et sur l’aliénation des individus face à la modernité et la technologie.

 

Après avoir brillamment abordé l’histoire de la photographie dans votre précédent projet, avec votre dernier travail, vous vous rapprochez de la peinture avec d’évidentes références (Hockney, Bacon, Ingres, etc.). Quel était votre intention?
Cette nouvelle série est un retour à mes amours anciennes. Je ne me rapproche pas de la peinture car je ne l’ai jamais réellement quitté. J’ai étudié et pratiqué la peinture avant de me tourner vers la photographie. Mes aventures photographiques suivent un chemin parallèle. Elles m’ont enrichi de belles expériences et d’une grande quantité d’images. J’ai utilisé un certain nombre de ces images pour alimenter ce nouveau travail. Les sujets de mes séries photographiques ont toujours tourné autour de l’évolution de la société mais tout en élaborant un parallèle avec l’héritage de notre culture visuelle. J’aime interroger la mémoire et j’ai toujours été intriguée par quel sens prenait l’emprunt du passé dans un monde qui se transforme si vite.

Avec la série «Strangers in the light», je décryptais la posture des individus connectés à leur ordinateur ou téléphone portable en mettant en scène des clairs obscurs numériques. J’établissais ainsi des parallèles avec des œuvres célèbres de peintres de la lumière tel que Georges de La Tour, Vermeer ou Caravage. Avec la série suivante «Looking for the Masters in Ricardo’s Golden Shoes», je rendais hommage au Maitres de la photographie en questionnant quelle était leur place à l’heure où un flux continu d’images inonde notre quotidien et où tout un chacun est devenu photographe. Cette référence au Maitres de la photographie était évidente et voulue. Dans «Moods in a Room» les références à la peinture sont des réminiscences de ma passion d’adolescente pour l’art où j’ai baigné depuis mon plus jeune âge. Mes images s’inspirent de l’histoire de l’art dans son ensemble depuis la statuaire gréco-romaine jusqu’à la peinture contemporaine en passant par la renaissance et le cubisme. Mais ce sont des références digérées depuis longtemps. Il me semble que je me suis affranchie des Maitres et que j’ai élaboré une expression constituée de toutes les facettes de l’art que j’ai admiré mais qui est aujourd’hui profondément personnelle.

Vous avez dit dans une interview : « Les séries sur lesquelles je travaille commencent toujours par une surprise, une vision d’une situation ou d’un événement qui m’interroge. J’aime aussi me laisser porter par l’intuition avant de mettre en place un concept. » Quel a été le déclencheur ici?
Il n’y a pas eu de déclencheur. Ce travail est issu d’un long processus de maturation commencé il y a plus de dix ans. J’ai eu la chance, lorsque j’étais peintre, d’avoir un ami photographe qui a reproduit chacune de mes peintures à l’aide d’une chambre grand format. Par gout de l’expérimentation, après avoir scanné les photos de mes peintures, j’ai d’abord, avec l’outil Photoshop, tenté d’incruster des visages sur les figures de mes peintures. Petit à petit, se sont accumulés des éléments, des personnages pour ensuite créer des espaces ou se mettait en place des scènes du quotidien. Après la réalisation de chaque série photographique, je revenais visiter ce travail, l’enrichissant de mes dernières expériences. Progressivement, il s’est mis en place des couches successives, travaillées par le temps créant en quelque sorte une sédimentation mémorielle.

Est-ce un questionnement sur le rapport entre la peinture et la photographie?
J’ai toujours aimé questionner le lien entre la photographie et la peinture. Il ne faut pas oublier que la naissance de la photographie est issue d’une recherche faite par des peintres destinée à leur usage. Les inventeurs de la photographie n’ont fait que développer un procédé afin de fixer chimiquement l’image projetée par la camera obscura, qu’utilisait déjà Léonard de Vinci et ses contemporains.

A l’époque où j’étais peintre, j’avais de nombreux débats animés sur la question avec mes amis photographes. Je tentais de les convaincre que la richesse du médium, l’épaisseur de la pâte, la trace du pinceau et l’unicité de l’œuvre accordait une supériorité à la peinture. Mais d’un autre côté, il était clair que la photo avait pris le relais depuis longtemps dans la représentation de l’image et de sa véracité. L’outil Photoshop s’implantait et offrait cette immense liberté de s’exprimer, tout en prenant le contrôle totale de la fabrication de l’image. Et la photographie devenait plasticienne. C’est ainsi que très rapidement, lassée de l’introspection de ma recherche picturale et habitée par le désir de parcourir le monde, je me suis tournée vers la photographie.

J’ai réalisé ainsi, en tant que photographe, un certain nombre de reportages de nature sociétales. J’ai toujours été intéressée par l’évolution du monde et obsédée par comment la retranscrire dans ma recherche picturale.

Que racontent vos photos?
Ce sont des autobiographies fantasmées. Elles dépeignent des états d’âme de personnages, des «moods» qui est un mot bien singulier en anglais. Elles racontent des aventures urbaines dans des espaces clos, où les jeux de lumière structurent l’architecture. Il m’importe que les scènes soient ancrées dans l’époque contemporaine. Ce sont des espaces urbains imaginés, où le froid et le chaud se côtoient. Un décor fictif où se jouent des histoires à la fois étranges et familières, animées de personnages plus ou moins fantomatiques. Comme si les lieux avaient gardé la mémoire des êtres qui les ont visités. Dans ces espaces clos, il s’y joue ou il est sur le point de s’y jouer, une scène souvent intimiste.

Les personnages dans mes images sont parfois assoupis, ou tout du moins s’abandonne à une certaine nonchalance. On est dans l’entre deux de la sieste, mais de celle qui inspire. C’est l’abandon avant l’action. Mes images retranscrivent des expériences personnelles et une certaine approche du monde. C’est un univers majoritairement féminin, des femmes seules ou avec un enfant et parfois un chien, l’ami fidèle de l’homme. Les hommes aussi ont en eux une certaine part de féminité. Les femmes sont souvent assises, les jambes croisées. Elles portent en elles l’archétype de la «féminité». Les personnages sont à multi-faces. Leur visage est constitué de plusieurs superpositions de visages. La superposition de figures extraites du réel, s’additionne à des personnages de peintures ou sculptures anciennes, pour établir ainsi une relation particulière entre tradition et modernité. Ces superpositions évoquent les fragments de vie de l’homme  happé par la virtualité des moyens de communication. Ils expriment ainsi la dualité que chacun a en soi. Dans la majorité des images, on retrouve la représentation de damiers. Au sol ou ailleurs. Outre le fait que j’ai toujours été sensible au graphisme du damier, il symbolise pour moi la cohabitation du yin et du yang, du bien et du mal, du masculin et du féminin. J’aspire à mettre en évidence la dualité entre contenu et absence, espace et surface. Cette dualité est aussi évoquée par la cohabitation, dans un même personnage, de parties en positif et d’autres parties en négatif.

Vous avez utilisé une technique qui mixte peinture et photo. Pourquoi ?
J’ai toujours été poussée par le désir de faire rejoindre la forme et le fond tout en gardant la plus grande liberté possible. En élaborant ce travail en transparence qui s’inscrit en traces, pixels et grains de l’image, j’ai pris la liberté de faire sauter toutes les contraintes techniques liées à la photographie. Je me suis autorisé la liberté de la forme en cherchant à déconstruire et reconstruire l’espace et les personnages, en faisant exploser les perspectives. J’ai multiplié les points de vue en jouant sur les plans et la profondeur de champs, alternant les flous et le net. Par ce collage numérique, j’ai pris le parti de laisser s’exprimer la texture, laissant transparaitre le touché du pinceau au service de la dramaturgie de l’image. C’est un mélange de matières picturales issus de mes propres peintures et d’éléments photographiques numériques superposées en strates successives qui révèle que le dessous existe autant que le dessus.

J’ai beaucoup de plaisir à travailler avec l’outil Photoshop dont j’utilise une version basique sans effets. Ce n’est rien de plus pour moi que des ciseaux, de la colle et du papier et du calque virtuels. J’aime la merveilleuse possibilité de peindre avec la lumière et créer des glacis par transparence. J’aime que la profondeur de l’espace se révèle par le jeu de construction en strates, grâce à la gestion des calques.

Pour construire ces images j’utilise mes archives personnelles, des portraits de mes proches ou des personnages photographiés dans les espaces publics. Mais il m’est arrivé souvent de piocher dans de vieilles publications, des images capturées sur Internet, des morceaux d’images télévisuelles, des détails de tableaux capturés dans les musées… toute image est source d’inspiration.

Gilles Courtinat

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