Rendez-vous en terre inconnue

Anthony Micallef

Il est basé à Marseille et son pays c’est la Méditerranée et les territoires qui gravitent autour. Nous le suivons sur les réseaux sociaux car ses posts sont toujours pertinents. Souvent accompagnés de textes bien sentis. Alors quand Anthony Micallef a publié sa rencontre avec le professeur Raoult, l’homme qui divise la France, nous l’avons appelé. «C’est étrange car après tout, ce récit c’est l’histoire d’un échec» lâche-t-il au téléphone. «Je suis surpris par l’accueil qui est fait sur Facebook d’ailleurs, les messages reçus, les partages : ca me rassure dans un sens car ça n’est pas évident de raconter ce type de séquences. En général on raconte les moments héroïques, les réussites, mais cela me tenait à cœur de montrer que, quelques fois, malgré toute notre détermination et nos efforts, ça ne se passe comme on le souhaite. Qu’en tant que photographes on reste à la merci des gens qu’on souhaite raconter.» Voici l’histoire…

# N’importe qui



Lorsque nous l’atteignons enfin, au dernier étage de cette cathédrale médicale devant laquelle des centaines de fidèles font la queue, je suis déjà en nage. Il se tient à quelques mètres de moi au bout du couloir, près d’une porte blanche portant l’inscription «Direction». Il me regarde en coin, sous sa barbe on ne saurait dire s’il sourit ou s’il grimace de déplaisir, même de loin sa présence est énigmatique. J’éponge la sueur de mes tempes et avance vers lui, le sorcier.

Il y a plus d’une heure déjà que j’ai rejoint la rédactrice du journal devant l’IHU Méditerranée Infection, ce bâtiment que le monde entier nous envie à nous les Marseillais, ce coffre-fort à chloroquine. Tous les losers, les laissés-pour-compte, les damnés du Cours Julien bombent le torse depuis dix jours. Malgré le confinement on a ressorti les maillots et le soir à 20h, dans chaque immeuble, une voix s’élève pour ajouter aux louanges des médecins et des infirmières le nom sacré du mage blanc. Depuis qu’un professeur de leur Timone s’affiche au JT, les Marseillais ont allongé leur volume d’angoisse de cinq volumes d’espoir. Et partout en France, on se remémore soudain l’existence d’un cousin sur la Canebière, qu’on appelle faute de mieux: «Tu crois que tu pourrais nous en avoir? Ta tante a les poumons fragiles tu sais, et elle t’aime tant». La journaliste est arrivée en TGV de Paris, une rédactrice spécialisée santé depuis quinze ans, c’est elle qui a décroché l’impossible interview. Comme le virus, le savant est à la fois partout et nulle part: pour les journalistes, il reste insaisissable et le prendre en étau entre un carnet et la pointe d’un stylo relève du miracle. Moi, j’ai été mandaté pour faire son portrait et –si possible– documenter au mieux le fonctionnement de ce laboratoire géant qu’il a fait construire il y a trois ans. Probablement le plus grand d’Europe: 27000 m2 de post-doctorants, de microscopes et d’autoclaves. Dont un étage entier classé P3, «pathogène de classe 3»: l’une des normes de sécurité les plus hautes du monde. Au-dessus, il n’y a que de rarissimes P4, des endroits qui contiennent des mecs en scaphandre manipulant des éprouvettes de variole et des seringues d’Ebola. Le Mordor de l’épidémiologie. Depuis qu’on a quitté la tente des pompiers qui font le tri entre les arrivées (on y sépare Thierry Gouteaunez qui fera son test lui-même, de Maryvonne Emboly, envoyée directement au scan des poumons), je n’ai pas arrêté de photographier. Faites entrer un photoreporter dans les cuisines d’un étoilé, dans le vestiaire d’un cirque ou dans un hôpital de guerre, il éprouvera –non pas les mêmes sentiments on ne parle pas exactement d’un psychopathe, en tout cas pas au sens judiciaire– mais le même vertige, la même adrénaline. Celle d’un monde clôt et immense à raconter. La même peur sur les visages aux cent couleurs, les mains qui parlent fort mais se tordent dans le dos, les piles de matériel médical pas si hautes qu’on le voudrait, le regard toujours déterminé mais déjà vacillant des soignants, leurs tenues sorties d’un mauvais film catastrophe : ce lieu est si riche qu’on photographie aussi vite que l’on peut, mais avec toujours un léger temps de retard sur la réalité, c’est comme prendre en note un discours fleuve. C’est terrible à dire, mais on est souvent dépassé par la photogénie des catastrophes.

Ça y est, on quitte le rez-de-chaussée et la masse fiévreuse des patients pour s’élever dans les étages. L’assistant du maître des lieux, avant la destination finale, accepte de nous faire traverser ce qu’ils appellent ici «l’Usine»: des couloirs sans fin de labos haute sécurité. Cette visite n’est visiblement destinée qu’à la rédactrice: à chaque arrêt, c’est une négociation ardente avec notre guide pour pouvoir prendre des images. Ces gens qui t’emmènent dans un lieu où l’on chasse sous tes yeux un virus qui a mis 80% de la surface de la terre à genoux, dans des salles surréalistes d’où sortira peut-être un remède dans quelques mois, et qui te précisent «Ce serait mieux de ne pas photographier», est-ce que ce sont les mêmes qui, le week-end en famille, tendent des sucettes à leurs petits-cousins pour aussitôt les ranger? Ça marche très bien sur moi, j’ai envie de pleurnicher et de taper du pied. Mais à force de négociations, je parviens à braconner plusieurs séquences. Quand on reprend l’ascenseur, direction le bureau du Guide suprême, je suis déjà épuisé mais j’ai les yeux qui brillent. Comme un début de fièvre typhoïde en fait.

Cela fait bien trente minutes que l’interview a commencé désormais, vu le débit il ne semble pas prêt de s’achever. Par sécurité, et même si je suis venu pour un portrait posé, même si je le souhaite immobile et me fixant sous une lumière propre, j’ai déjà fait de nombreuses images durant l’entretien. Ses incantations très visuelles, sa bague osseuse, ses choix capillaires, sa blouse de pharmacien, ses souvenirs du Sénégal encadrés sur les étagères : tout fascine et déroute chez cet homme, qui rappelle entre chaque phrase, comme une ponctuation de l’ego, le niveau intersidéral des recherches menées par son équipe et lui-même.

– «Que dites-vous à ceux qui doutent de vos recherches?
– Vous savez, l’histoire de l’homme sur la Terre se résume à une chose: imiter les meilleurs pour survivre. Donc ils feraient bien de nous suivre. Mais ils font comme ils veulent, je m’en fous complètement de ce que pensent les autres. J’ai eu plus de publications que tous ces gens réunis.
-Ca vous énerve que parmi ceux qui prennent la parole, tous ne soient pas chercheurs?
– Ça ne me surprend pas: on vit dans une société où les joueurs de foot ont plus d’influence que les génies. Les gens en arrivent même à se coiffer comme les joueurs, vous imaginez?»

Pendant un instant, j’hésite à lui confier que lui aussi, niveau pilosité médiatique et confinement oblige, il pourrait bien lancer une mode en France. Qu’on proposera bientôt des tutos youtube pour se faire «un joli bouc Raoult» à la maison, avec de la colle, des extensions et du détergent. Je referme la bouche en pensant à mon portrait. Vu le personnage, on va anticiper: j’embarque mon boîtier, mon flash, ma boîte à lumière et mon pied en alu, tout ce matos trimballé sur les trois étages et qui m’aura donné des sueurs, et je sors de ce bureau qui lui ressemble tant –une caverne de néons emplie d’un monumental bric-à-brac– pour m’installer sur la terrasse. Là, je déplie et règle ma lumière pour être immédiatement prêt quand ce sera enfin mon tour. Le ciel est bleu, le flash chargé à bloc, ça sent le beau portrait bien contrasté: j’ai hâte. En revenant, je trouve la rédactrice assise dans le couloir. Mes affaires sont par terre, devant la porte

– «Il a terminé l’interview d’un coup, c’est fini.
– Hein… mais mon portrait ?!
– Apparemment c’est mort »

En sentant la vague de sueur froide qui m’envahit soudain, je repense à la variole du labo. Ne demandez pas à un photographe s’il préfère être contaminé par un virus mortel ou être mis dehors sans avoir pu faire ses images, il risque d’hésiter un peu. Je n’y crois pas d’abord : je suis ici depuis deux heures, et maintenant que tout est prêt à 5 mètres de son bureau, Gandalf se confine? C’est absurde. Tout à coup il pousse la porte de sa forteresse, s’avance vers le secrétariat et au moment où il passe devant moi je l’interpelle de mon mieux, même si ma voix de bébé hibou trahit l’angoisse:

– «Professeur… j’ai besoin de vous 30 secondes encore pour le portrait…
– Non, c’est terminé!
– (moi, lui emboîtant le pas dans le couloir) Professeur je suis indépendant, ma mission c’est de…
– (il se retourne et me foudroie du regard, il est tout blanc, ses pupilles ressemblent à des éclats de pyrex): Écoutez si vous continuez, je… je vais réellement m’énerver»

J’ai rangé mes affaires, en essayant de voiler mon drame intérieur. J’avais dans la bouche une poignée de terre et un immense potentiel de sang sur les mains. En me voyant hisser sur mon dos les dix kilos de matériel, sa secrétaire me souffle désolée: «Vous savez, ça aurait été pareil avec n’importe qui.»

Je rappelle l’ascenseur et sors du bâtiment comme un fantôme. Finalement c’est peut-être cela qui nous fait le plus mal: être n’importe qui. Photographe en commande, chercheur international médiatique, simple patient toussant dans la file d’attente: on veut tous la même chose. Être considéré, être pris au sérieux, être entendu. Cela aussi, ça nous soigne. La bienveillance, cette chloroquine humaine dont les stocks –depuis dix jours– baissent dangereusement.

Anthony Micallef

est photoreporter indépendant, basé à Marseille. Membre de l’agence Haytham pictures et REA, il travaille avec la presse  nationale et poursuit des travaux au long cours, notamment sur le mal-logement à Marseille via son projet www.indignetoit.com.

«Cela fait bien trente minutes que l’interview a commencé désormais, vu le débit il ne semble pas prêt de s’achever. Par sécurité, et même si je suis venu pour un portrait posé, même si je le souhaite immobile et me fixant sous une lumière propre, j’ai déjà fait de nombreuses images durant l’entretien. Ses incantations très visuelles, sa bague osseuse, ses choix capillaires, sa blouse de pharmacien, ses souvenirs du Sénégal encadrés sur les étagères: tout fascine et déroute chez cet homme, qui rappelle entre chaque phrase, comme une ponctuation de l’ego, le niveau intersidéral des recherches menées par son équipe et lui-même»

#Pourquoi tu sors? #6
Julio: «Je viens nager ici tous les jours, toute l’année. Hier un policier m’a dit que je pouvais nager un peu, mais pas rester lézarder au soleil. Ces jours-ci quand je viens ici, j’en profite pour faire des vidéos pour les proches qui sont enfermées, tenter de les faire voyager un peu. Le reste du temps, je fais aussi les courses pour des personnes âgées ou en mobilité réduite.» Partout sur les réseaux, on parle des gens qui sortent: qui sont-ils, que veulent-ils, quels sont leurs réseaux? Ici à Marseille, je mène un projet photo sur eux.

Retrouvez cette série qui prend le contre pied du confinement: Pourquoi tu sors?
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