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Aline Smithson

Aline Smithson est une artiste californienne connue pour son travail où elle explore le genre humain, l’enfance et le vieillissement. Débordante d’activité, elle enseigne, donne des conférences, anime des workshops, s’occupe de sa famille, est commissaire d’expositions, expose, collabore avec des magazines, est juré pour des prix et des festivals, écrit des livres et pour des magazines et trouve encore le temps de faire des photographies.

Aline Smithson a également fondé en 2007 Lenscratch, journal photographique en ligne de référence qui présente quotidiennement un photographe contemporain différent. Dans son travail, elle cherche à créer des moments à la fois familiers et inattendus, des juxtapositions étranges comme on peut en trouver dans la vie et qui valent la peine d’être captées avec compassion ou plaisir. L’humour tient aussi une bonne place dans son travail, comme par exemple avec la série Arrangement in Green and Black, Portraits of the Photographer’s Mother (Arrangement en vert et noir, portraits de la mère de la photographe).

Pour cette série, tout commence dans un vide-grenier de quartier, où Aline Smithson trouve une petite copie d’un tableau de James Whistler, Arrangement in Grey and Black : Portrait of the artist’s mother (Arrangement en gris et noir, portrait de la mère de l’artiste). Le même week-end, elle trouve un manteau et un chapeau motif léopard, une peinture de chat des années 1950 et une chaise qui ressemble à celle du tableau. Cela lui donne matière à réfléchir au portrait, aux fortes relations de composition qui existent dans la peinture de Whistler et à la nature évocatrice des détails de la scène. Partant de là, elle réalise une série avec comme modèle sa mère, âgée de 85 ans et qui prendra patiemment la pose une vingtaine de fois.

Plus gravement, avec Fugue state (État de fugue) que nous présentons aussi, Aline Smithson s’interroge sur la disparition de la photographie tangible en tant qu’objet pouvant circuler au fil des décennies, et dont la perte peut être synonyme de l’effacement de souvenirs et d’histoires familiales ou culturelles.

Arrangement in Green and Black, Portraits of the Photographer’s Mother

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Entretien

Quel a été votre parcours?
Je suis née à Los Angeles et, en grandissant, j’ai toujours eu une passion pour l’art et la mode. J’ai passé des heures sur le tapis du salon à lire Vogue Magazine et regarder le dos des pochettes d’albums. J’adorais ces images créées pour mettre en valeur un produit, une chanson ou une idée. J’ai obtenu un diplôme en art à l’université et j’ai déménagé à New York pour continuer à me consacrer à la peinture en travaillant de grandes huiles colorées. Mais je suis tombée dans le monde de la mode (tout en continuant à peindre) et j’ai travaillé pendant une décennie comme rédactrice de mode, responsable de 19 publications par an. J’ai parcouru le monde avec d’incroyables photographes : Mario Testino, Patrick Demarchelier et même Horst P. Horst. J’ai beaucoup appris en me tenant au côté de ces artistes, surtout, comment traiter les gens et travailler à l’élaboration d’une vision homogène.

Après la naissance de ma fille, mon mari et moi avons déménagé à Los Angeles pour qu’il puisse poursuivre des études supérieures en architecture. J’ai commencé à travailler comme styliste freelance et j’ai eu mon fils. Puisque j’étais la documentaliste de la famille, j’ai suivi un cours de photographie, juste pour apprendre à utiliser mon appareil photo… et je n’ai pas arrêté depuis.

Depuis 25 ans, je travaille ma pratique. Je suis également professeur, j’enseigne depuis 20 ans au Los Angeles Center of Photography, et j’organise maintenant des ateliers dans le monde entier, comme dans le sud de la France en juin et à San Miguel Allende en octobre. J’ai aussi commencé un journal photographique il y a 12 ans, Lenscratch (http://www.lenscratch.com), où j’écris chaque jour à propos d’un photographe différent. Inutile de dire que tout cela m’occupe beaucoup.

Comment avez-vous commencé la photographie?
Mon père était un photographe amateur, nous avions une chambre noire au sous-sol de la maison; mon oncle était photoreporter et j’ai travaillé avec des photographes pendant une décennie… J’étais proche de la photo, mais je ne considérais pas ça comme ma voie. Un jour, j’ai trouvé le Rolleiflex à double objectif de mon oncle dans le garage et j’ai eu l’impression de découvrir un outil pour faire de l’art. Cet appareil a changé ma façon de voir la photographie. J’ai suivi quelques cours, puis j’ai travaillé pendant environ 5 ans dans la solitude, en apprenant la chambre noire et en perfectionnant mon art. Je faisais simplement des photos du monde qui m’entourait, mes enfants et leurs amis, nos vacances, mon chien. Mon travail était parfois émouvant, parfois excentrique et sombre. Je suis contente d’avoir eu le temps d’expérimenter, de faire des erreurs et d’essayer des idées quand j’étais anonyme.

D’où vient votre inspiration?
J’y ai beaucoup réfléchi dernièrement. La région où j’ai grandi à Los Angeles était juste à côté d’Hollywood et les influences de l’industrie cinématographique étaient partout. Des trottoirs étoilés aux décors de théâtre et aux réalités fausses, de Disneyland aux spectacles de marionnettes, des célébrités inventées aux vedettes de cinéma, tout est devenu le bain de ma vie quotidienne et de mes influences.

J’adore les postiches et les animaux empaillés, j’adore les rideaux de cinéma et tout type de cérémonie de remise de prix. J’ai aussi grandi dans un quartier culturellement riche, avec des frimeurs en voiture et de la musique mariachi, près de Chinatown et du quartier japonais, de celui de Little Armenia, et bien plus encore. Je me sens très chanceuse d’avoir été influencée par toutes ces cultures dans ma vie. Mes parents avaient aussi un grand sens de l’humour et de l’absurde, tout en restant convenables.

Parlez-nous de la série “Arrangement in Green and Black”.
Avant cela, je ne faisais que du noir et blanc et je faisais de tirages argentiques en laboratoire. Je souhaitais vraiment travailler en couleur, mais je ne savais pas comment faire les tirages et j’ai réalisé que je pouvais utiliser mes talents de peintre pour amener de la couleur sur mes tirages argentiques.

J’ai trouvé un petit tableau dans un vide grenier. J’avais toujours aimé le travail de Whistler et je trouvais cette composition si simple et intrigante. J’ai décidé d’utiliser ma propre mère pour créer une série de photos peintes à la main qui étaient une version humoristique de la peinture de Whistler. J’adorais collectionner les peintures et les accessoires utilisés pour les photographies et ça été merveilleux de pouvoir travailler avec ma mère pendant plusieurs années. Mais elle est morte avant même d’avoir pu voir l’œuvre peinte. C’est cette série qui m’a fait connaître et qui a été exposée et publiée dans le monde entier, en Russie, en Chine, en Corée, etc. Les galeries m’ont dit que c’est formidable d’exposer des œuvres qui faisaient rire les gens. Je suppose que se moquer gentiment de sa mère est un langage universel.

À propos de votre série Fugue State, vous avez dit qu’il s’agissait de “la perte potentielle de la photographie tangible dans les générations futures”.
Je pense constamment à la photographie, son l’histoire, son évolution, son pouvoir. En tant que photographe, je regrette la disparition de la chambre noire et d’un certain matériel qui ne sert plus. Je pense aussi toujours au patrimoine argentique par rapport à la production numérique. Je me sens réconfortée de savoir qu’en cas de panne d’un disque dur, mes négatifs film seront toujours là.

J’ai également observé que mes enfants n’ont jamais fait de tirage photographique, se fiant à Facebook, Instagram et Snapchat pour abriter l’histoire de leur vie. Comme nous le savons, il n’y a aucune garantie dans les médias sociaux et quand ils iront s’assoir avec leurs petits-enfants pour leur montrer des images de ce qu’ils auront été, ce sera sur leur téléphone… ou cela n’existera plus. Il est possible que la génération la plus photographiée de l’histoire n’ait pas de mémoire visuelle à l’avenir.

J’ai créé la série Fugue State comme un état intermédiaire, pour attirer l’attention sur cette perte de la photographie en tant qu’objet et sur la disparition de la matérialité. Je fais des portraits, puis je détériore mes négatifs avec des produits chimiques pour créer un état de destruction. Je scanne ensuite les images en négatif. En fait, je suis en train de détruire mon propre héritage photographique pour faire cela.

Votre production est éclectique. Qu’y a-t-il de commun entre tous vos travaux?
Je sais que mon approche particulière pour réaliser mes projets et la variété de mes sujets est à la fois une bonne et une mauvaise chose. Beaucoup de photographes exploitent les mêmes sujets en utilisant la même approche pour faire un travail qui leur donne un style reconnaissable. En tant qu’artiste, je suis plus intéressée à explorer toutes sortes d’idées et faire des œuvres qui me passionnent. Je sais qu’il y a un certain risque à travailler de cette façon, car mon travail n’est pas toujours identifiable, mais je n’y peux rien. J’aime faire des choses pleines d’humour, puis des choses avec de l’émotion. J’aime explorer la beauté puis faire quelque chose d’impertinent. Ce que tout cela a en commun, c’est le cœur et la curiosité… Et le mélange de ce que je suis.

Vous avez créé le site Lenscratch, qui est devenu une référence dans le monde de la photographie. Pourquoi l’avez-vous créé?
En 2007, quand tout le monde faisait des blogs personnels, j’en ai créé un aussi. Je postais une image et j’attendais que 3 followers l’aiment. Après quelques mois, la pratique m’a semblée vide de sens et j’ai réalisé que je pouvais utiliser la plateforme pour en apprendre davantage sur la photographie contemporaine et me connecter à une communauté plus large. Je me suis promis que j’écrirais chaque jour sur un photographe différent, ce que je fais maintenant depuis plus d’une décennie.

J’ai depuis présenté le travail de milliers de photographes et j’ai fait de ce site une riche ressource pour les enseignants et les étudiants. J’offre un prix annuel pour les étudiants et j’ai une variété de sujets pour conserver l’intérêt du site. Mon équipe et moi-même travaillons tous bénévolement, comme un retour des choses à notre communauté. C’est beaucoup de travail, mais la récompense est grande !

Comment conciliez-vous votre activité créative avec celle de rédacteur en chef (et de professeur, écrivain, etc.)? Est-ce un risque de confusion ou est-ce stimulant?
J’admets que l’enseignement et Lenscratch m’éloignent de mon propre art. C’est une question de temps. J’ai déjà bloqué des semaines sur mon calendrier en mai pour pouvoir me remettre à faire des images et j’espère faire de nouvelles œuvres cet été.

J’ai un point de vue particulier et de la curiosité sur mon propre travail, donc regarder beaucoup de photos ne me distrait pas ou n’altère pas ce que je photographie et la façon dont je le fais, mais cela m’inspire pour de nouvelles façons de présenter mon travail et cela me donne des idées.

Votre site est un excellent observatoire de l’évolution de la photographie. Qu’en avez-vous appris et qu’est-ce que vous remarquez?
Le plus grand changement depuis une quinzaine d’années, c’est que de plus en plus de travail se fait sur les mondes intérieurs plutôt que ce qui nous entoure. Je pense que cela est dû en grande partie au fait qu’il y a beaucoup plus de femmes à des postes de pouvoir en photographie, conservatrices, galeristes, directrices de festival, directrices de centre photo et cela a changé ce qui se passe sur les cimaises. Le monde de la photographie est toujours à la recherche de projets sur la politique, la race et le sexe, l’immigration et la sexualité, mais aussi d’histoires personnelles concernant la famille, la perte, la dépendance, la santé mentale, etc. J’ai appris que le meilleur travail est toujours lié à la personnalité du photographe. Souvent, notre meilleur travail est juste sous notre nez, les histoires de nos vies qui ne peuvent être articulées que par le photographe à la fois observateur et acteur.

En tant qu’enseignante, quels sont les meilleurs conseils à donner aux jeunes photographes?
Restez anonyme le plus longtemps possible et faites beaucoup d’erreurs. Et soyez gentils, généreux et ne faites pas un parcours qui vous est exclusivement consacré.

Quels sont vos prochains projets?
Je travaille sur une histoire à propos de mon père, l’Ouest, la religion et un lieu. Et il y a aussi un autre projet à long terme sur un endroit où je vais l’été. Je veux intervenir artistiquement sur mes images et faire plus de travail en utilisant l’humour, le monde en a besoin maintenant.

Propos recueillis par Gilles Courtinat

 

© Aline Smithson


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