Mohammad Rakibul Hasan

Alerte famine au Bangladesh

Depuis Dacca, Mohammad Rakibul Hasan nous alerte sur la situation actuelle au Bangladesh. «Le monde est menacé de famines généralisées causées par la pandémie de coronavirus. L’impact de la dévastation économique mondiale a déjà été déclaré comme la pire catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale. Le nombre de personnes souffrant de la faim pourrait passer de 135 millions à plus de 250 millions. Pour le Bangladesh*, c’est devenu une catastrophe à la fois humaine et alimentaire», affirme le photographe. Une grande partie de la population se retrouve sans travail, comme Hamida, qui était femme de ménage. «Nous n’avons que quarante takas (moins de 0,40€) à la maison. Si nous ne pouvons pas aller travailler, qui nous sauvera de la faim?» Mohammad Rakibul Hasan continue: «Les souffrances d’environ 7 millions d’habitants des bidonvilles autour de la ville de Dacca deviennent préocccupantes. Il ne reste pratiquement plus de nourriture dans les maisons à faibles revenus, sans parler de l’hygiène qui fait défaut. La plupart des habitants des bidonvilles ne s’inquiètent plus du virus et de l’infection. Ce qui les angoisse, c’est la famine à venir.» Ses photos montrent de façon frontale, sans effet spectaculaire, la réalité vécue par la population où la nourriture est devenue la préoccupation numéro 1. «J’ai photographié la seule nourriture qui restait dans leur maison, ils n’avaient plus d’argent pour acheter quoi que ce soit d’autre».

Photo : Fabeha Monir

 

 

Quelle est la situation dans votre pays?
En tant que pays aux moyens limités, nous essayons de lutter contre cet ennemi invisible. Le nombre de morts augmente progressivement, mais nous améliorons constamment nos stratégies pour atténuer et neutraliser la courbe d’infection. Il est très difficile d’isoler quelqu’un dans une grande ville comme Dacca, qui compte plus de 25 millions d’habitants. En particulier pour les 7 millions qui s’entassent dans des bidonvilles, qui souffrent de la faim, du mal-logement et d’autres maladies déjà présentes. Au Bangladesh, 1 million de travailleurs du textile ont déjà perdu leur emploi. Mon reportage «Les dernières économies» traite de la famine qui se prépare au Bangladesh dont l’impact sera bien plus important. Et il ne s’agit pas seulement du Bangladesh, mais du monde entier, qui devra faire face aux conséquences de l’après-Covid, ce qui entraînera un changement de philosophie humanitaire, socio-économique et politique à long terme.

La pandémie actuelle handicape de nombreux photographes qui ne peuvent plus travailler. Et vous?
Beaucoup de mes amis photographes indépendants sont maintenant sans travail à cause du Covid-19 et un grand nombre d’entre eux n’ont aucune perspective d’emploi alternatif. J’ai également perdu de nombreuses commandes qui était assurées avant cette pandémie. Plusieurs projets ont été annulés, des conférences et des ateliers internationaux ont été reportés. En tant que professeur de photographie, je considère également que c’est une perte pour beaucoup de mes étudiants qui ne peuvent plus travailler sur leurs projets universitaires. Je ne reçois que des missions liées à Covid-19 et j’ai travaillé jusqu’à présent avec prudence. Mais bien sûr, le stress financier est réel et les limitations de voyage ainsi que les annulations de commandes représentent une menace énorme pour les photographes professionnels. Bien que tout en ce monde soit transitoire, cette situation représente un péril inattendu pour l’humanité.

Comment ça se passe quand vous prenez ces photos? Quels sont vos ressentis à ce moment-là?
Cette expérience est en fait nouvelle pour moi. J’ai couvert d’innombrables catastrophes et désastres dans le passé, mon parcours tout au long des décennies a consisté à documenter des vies dévastées et la façon dont les gens surmontent de telles situations. Mais rien ne peut être comparé à cette pandémie. Le désir de sortir de l’isolement, de voir les professionnels de la santé se battre pour cette maladie incomparable, de témoigner de la famine est traumatisant. Je continue d’appuyer sur le déclencheur parce que nous ne montrons pas seulement des tragédies, nous montrons aussi la volonté et la force humaine et qui lutte contre la catastrophe. Si nous arrêtions de faire des reportages, de prendre des photos, alors les questions resteraient sans réponse, les gens n’auraient pas envie de se battre et c’est ainsi que les journalistes de tous bords aident le monde à accéder à l’information. Parfois, les gens trouvent que les nouvelles sont déprimantes, mais il est également vrai que l’information sauve des vies. Nous sommes également en première ligne dans cette crise en faisant notre boulot avec l’espoir et la conviction qu’un rayon de lumière nous éclairera bientôt dans ce sombre tunnel.

Vous photographiez la situation actuelle au Bangladesh de votre propre initiative?
J’ai été chargé par diverses publications internationales et organisations à but non lucratif de couvrir la pandémie de Covid-19 au Bangladesh. Je travaille également pour Zuma Press. Tout en réalisant divers sujets sur différentes communautés et en rendant compte de l’impact de l’épidémie, je poursuis également quelques projets photographiques personnels liés aux coronavirus afin de documenter la condition humaine.

Quelles précautions prenez-vous?
Depuis le début de cette pandémie, je fais des reportages en prenant toutes les précautions nécessaires et en appliquant des procédures de sécurité rigoureuses. J’ai à la fois des combinaisons de protection jetables et réutilisables, un masque N95, et je me protège en fonction de l’endroit où je travaille. Cela va de l’unité de soins intensifs d’un hôpital à des rues désertes. J’ai un matériel de désinfection mobile dans la voiture et je transporte également plusieurs pulvérisateurs de désinfectant. J’ai maintenant un sac séparé pour l’appareil photo et un autre pour les équipements de sécurité. Je me désinfecte à fond, ainsi que ma voiture quand je rentre chez moi. Je lis attentivement toutes les informations disponibles que les journalistes partagent. Le fait d’avoir des conversations ouvertes avec des collègues des pays qui ont eu le plus de succès dans la prévention est également une référence pour nous. Je suis un lecteur assidu –en particulier sur les recherches–, et collecter les données disponibles m’aide beaucoup dans mon travail.

Quelles sont les choses les plus remarquables que vous avez observé pendant ce travail?
Notre espoir l’emporte sur notre peur. Chaque fois que je prends une photo, je regarde autour de moi et je découvre du courage et de l’optimisme. Malgré une impuissance désarmante, les êtres humains se battent et font preuve de solidarité. Tous ceux que j’ai photographiés ont ce pouvoir invincible en eux qui témoignent d’une confiance profonde. Je crois fermement que nous allons surmonter cette crise et que cela nous aidera à devenir meilleurs. Notre compassion grandit et nous allons évoluer grâce à notre énergie, le monde entier sera à nouveau uni avec plus d’empathie pour les autres. Mes images invitent à exprimer la véritable essence de l’humilité, la résilience de l’esprit humain et à montrer comment nous pouvons nous unir.

Si la situation persiste pendant longtemps, quelles pourraient être les conséquences pour votre activité professionnelle?
Cela va être dévastateur pour les photojournalistes indépendants comme nous, surtout pour ceux qui viennent du Sud. Nous avons déjà une carrière difficile, compte tenu du nombre de missions que nous obtenons à l’étranger. Malgré le soutien de la communauté des photographes en tant que photojournalistes de couleur, nous sommes constamment dans une lutte pour nous affirmer et survivre. Nous n’avons pas de fonds d’urgence spécifique disponible pour nous, ni de plateforme pour nous soutenir sur le long terme lors d’une telle catastrophe. Après avoir travaillé professionnellement pendant près de deux décennies, je me suis construit un réseau solide et une expertise à préserver. Mais je crains pour mes étudiants et les photographes en devenir qui ont une vision. À cause de cette crise, il me semble qu’ils devront beaucoup se battre si nous ne pouvons pas les aider et leur fournir un soutien pour aller de l’avant. Quoi qu’il en soit, je suis prêt à tout et je dois poursuivre mon chemin en tant que professionnel, car le travail que je fais est précieux pour moi, c’est l’un des buts de ma vie.

Qu’est-ce qui vous manque le plus maintenant?
En tant que photojournaliste, je travaille en étroite collaboration avec les gens. Ma façon de photographier a toujours été au plus près et la distanciation causée par l’isolement pendant ce confinement m’a stupéfié. Je parle beaucoup avec les gens pendant que je photographie et mon style reste celui d’une participation collaborative. Maintenant, avec ma combinaison de protection et tous mes équipements de sécurité, je suis devenu un extraterrestre. Cette interaction facile et chaleureuse qui ne se limite pas à des images, mais qui apporte aussi des souvenirs, me manque. Partager des moments de convivialité avec nos joies ou nos peines mutuelles me manque également.

Quelle est la première chose que vous ferez lorsque la situation redeviendra comme avant?
Lorsque tout redeviendra comme avant, je recommencerai à voyager, je photographierai l’énergie d’un nouveau mode de vie, d’un nouveau modèle social, qui sait! Je passerai du temps avec mes enfants qui sont maintenant loin de moi. J’observerai au fil du temps quel sera le chemin que prendra la mondialisation. Si elle tiendra la promesse d’un monde plus vivable qui apporte la paix et la sécurité à l’humanité.

Propos recueillis par Gilles Courtinat

*Le Bangladesh est l’un des pays les plus densément peuplés au monde, sa population s’élevant à plus de 160 millions d’habitants. Bien que les niveaux de santé et d’éducation se soient récemment améliorés, le taux de pauvreté reste encore très élevé. La plus grande partie des Bangladais sont ruraux, pratiquant une agriculture de subsistance, les autres sont souvent employés dans l’industrie textile qui emploie, pour 30 euros mensuels, l’une des mains-d’œuvre les moins chères au monde. Les problèmes sanitaires sont nombreux: manque d’accès à l’eau potable, malnutrition, paludisme, dengue, épidémies, importante pénurie de personnel médical et d’hôpitaux. À cela s’ajoutent les catastrophes naturelles, raz-de-marée et cyclones.

Mohammad Rakibul Hasan est un photographe documentaliste, cinéaste et artiste visuel, basé à Dacca, au Bangladesh. Il a fait ses études à l’université d’Oxford, où il a concentré ses recherches sur l’histoire de l’art et la philosophie. Il poursuit actuellement un master en photographie à la Belfast School of Art de l’Université d’Ulster et a remporté des centaines de concours photographiques dans le monde entier, notamment le Lucie Award, le Human Rights Press Award et le prix Allard. Il enseigne aussi à Counter Foto, un centre d’arts visuels au Bangladesh. Représenté par les agences ZUMA Press, Redux Pictures, il collabore régulièrement avec le Daily Star en tant que photojournaliste et avec Reuters en tant que photographe sous contrat. Enfin, il est photographe et cinéaste consultant pour la Banque asiatique de développement (BAD), la Banque mondiale, la FAO des Nations unies, UN Women, USAID, Oxfam, Water Aid et les grandes ONG. Un homme engagé.

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Hamida, 37 ans, travaille comme femme de ménage. Elle et son mari, travailleur journalier, sont maintenant tous les deux sans emploi. Le peu de nourriture qu’ils ont maintenant ne suffira pas à nourrir leur famille de cinq personnes.

Kulsum, 30 ans, se bat avec ses trois enfants depuis la mort de son mari l’année dernière. Depuis le confinement, elle reste à la maison et a perdu son emploi de femme de ménage. La seule nourriture dont dispose sa famille est insuffisante pour quelques jours. Elle n’a personne dans la ville qui puisse l’aider à survivre.

Shipli Rani Shiuli, 35 ans, a perdu son emploi après que le gouvernement ait annoncé la mise en confinement au Bangladesh. Elle est l’unique soutien de famille et s’occupe de ses deux fils depuis que son mari l’a quittée. Elle fait de petites courses qui ne dureront pas plus de deux jours maintenant. Sans revenu, elle n’a aucune idée de la façon dont elle pourra trouver sa nourriture dans les jours à venir.

L’ouvrière textile Helena, 35 ans, a perdu son emploi suite à son licenciement le mois dernier. Avec sa fille Shakiba de 5 ans et sa mère âgée, elles ne se nourrissent plus maintenant que tous les deux jours. Le mari d’Helena a quitté la famille après qu’elle ait donné naissance à une fille. Elle n’a personne pour l’aider avec un prêt ou une aide temporaire.

Aklima, 35 ans, avec sa fille Suborna âgée d’un an et demi, dans la seule pièce qu’elles habitent dans leur bidonville. Elle va envoyer ses trois enfants au village car elle n’est plus en mesure de gérer la nourriture de la famille. Tous les matins, elle accompagne son mari et son enfant en pousse-pousse et ne boit que de l’eau. Avec le peu de nourriture qui lui reste, elle ne peut faire la cuisine qu’une fois par jour.

Firoza, 50 ans, est femme de ménage depuis trente ans. C’est la première fois qu’elle est incapable de travailler. Ses deux fils ont récemment perdu leur emploi. Comme les autres habitants des bidonvilles, elle et sa famille se battent pour assurer leur approvisionnement quotidien en nourriture. Firoza et ses deux petits-enfants, Fahima (à gauche) et Selina (à droite), craignent pour leur avenir. Elles ne savent pas quand elles pourront à nouveau manger trois fois par jour.

Kohinoor, femme de ménage, et son mari Abul Kashem, agent de sécurité, sont maintenant tous deux à la maison. Kohinoor a perdu son emploi à cause du confinement. La seule maison qu’ils avaient dans leur village s’est écroulée dans la rivière. Pendant leurs trois années de séjour à Dacca, ils n’ont jamais été confrontés à une telle pauvreté et à de telles difficultés. Avec peu de nourriture et trente takas (0,33€) comme argent, les cinq membres de la famille craignent de mourir de faim dans les jours à venir.

Anowara, 40 ans, travaille comme femme de ménage. Elle et son mari tireur de rickshaw ne peuvent plus travailler à cause de l’obligation de rester à la maison. Avec leurs trois enfants, ils mangent une fois par jour pour économiser la nourriture qu’il leur reste. Elle a appelé son ancien employeur pour obtenir de l’aide alimentaire. Si la situation se poursuit, elle craint que sa famille ne soit à la rue et doive mendier ou mourir.

Le fils unique de Sahara Khatun, 60 ans, travaille comme agent de service dans un hôpital. Il ne va plus travailler depuis que l’établissement est fermé à cause de l’épidémie. Aujourd’hui, Sahara et son mari handicapé connaissent des jours d’incertitude et de famine. Le peu de nourriture que possède la famille suffira pour un jour ou deux.

La femme de ménage Kulsum, 38 ans, craint pour la sécurité de sa fille Runa,15 ans, qui est à la maison. Elle est à la recherche d’une aide alimentaire depuis le jour où son employeur l’a licenciée. En tant que mère célibataire, elle n’est pas en mesure de subvenir à ses besoins et maintenant, la mère et la fille sont presque affamées chaque jour.

Siuli, 22 ans, femme de ménage, a survécu à un mariage violent et a déménagé à Dacca avec son fils de 3 ans Mehedi. Elle ne travaille plus en raison du confinement à la maison. Actuellement, elle n’a presque plus de nourriture pour le lendemain. Lorsque son enfant pleure pour manger, elle lui donne un biscuit car il reste peu de riz dans la maison.

Khadiza, 38 ans, porte sa fille Sumaiya, 2 ans. Elle vend avec son mari des condiments dans la rue mais ils ne peuvent plus sortir. Dès qu’ils n’auront plus d’argent, ils se retrouveront sans nourriture. Après avoir payé un loyer de 4 000 takas (44€), ils n’ont plus rien pour faire leurs courses quotidiennes et se procurer de quoi manger.

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