Journal d’un Photographe

Alain Keler

On vous parle d’un temps où les photoreporters couraient d’un pays à l’autre, d’une guerre vers une autre catastrophe humanitaire. Les agences photos donnaient le pouls du monde et la presse mondiale n’avait d’yeux que pour les 3 grandes agences parisiennes. Sygma, Gamma, Sipa. Alain Keler en fut un des héros connus et reconnus par la profession. Nous voici transporté grâce à sa machine à remonter le temps, qui nous livre par chapitre un parcours à la fois intimiste et universel. L’histoire commence en …

Rencontre

Genèse du livre En 2011, ayant découvert grâce à un photographe du collectif M.Y.O.P l’intérêt que présentaient les smartphones pour la transmission des photos, Alain décide de poster tous les jours une photo sur Tumblr et de la commenter. C’est le début du Journal d’un Photographe, un blog qu’il avait prévu d’arrêter au bout de 365 jours. Mais ses abonnés font pression pour qu’il y ait une suite. En découvrant leurs réactions, il décide, après réflexion, de revisiter toutes ses archives. Encore aujourd’hui, il continue de publier ce journal au rythme de son inspiration, réinterprétant ses archives tout en intercalant des photos d’actualité. Replonger dans ses archives les plus anciennes lui permet de revivre son passé de photographe et de prendre sa revanche sur de mauvaises sélections d’images de commandes par les rédacteurs des agences ou sur des recadrages intempestifs imposés dans des magazines par des directeurs artistiques autoritaires. Il revient sur la Chine et les événements du printemps de Pékin de mai 1989: «Avec les planches contact, on se refait les histoires, c’est vraiment une particularité du film argentique. Du coup, je gamberge, je scanne les photos et je me fais de petits tirages de lecture. Tout ce matériel est vivant, je le manipule, je fais des recherches… En tout cas, c’est un laboratoire pour la mémoire. Je me fabrique des carnets ou je tire des impressions en A3, que j’ai appelées “Fragments”. Et en plus du blog, je pense à l’édition. Il faut bien comprendre qu’avec les archives numériques, la remise à jour est nécessaire. Sinon, un jour, la connectivité avec mes disques durs n’existera plus et mes images disparaîtront.»

MÉMOIRE Alain Keler travaille pour la mémoire et sa transmission: «L’image est un moyen de maintenir la vie en fixant pour toujours des événements proches ou lointains dont nous sommes témoins et parfois acteurs. Que reste-t-il de notre mémoire, si ce n’est une photographie?»
Il a choisi de raconter la petite et la grande histoire des années 1970 à aujourd’hui par une rétrospective en introspection, puisqu’il s’agit de montrer chronologiquement une sélection de photographies prises tout au long de sa vie et de glisser des textes d’un journal écrit ultérieurement. Un panorama des événements historiques qui ravivent nos mémoires, un témoignage avec pour parti pris les oubliés de ce monde. En effet, pas le moindre portrait de star. Il ne s’agit pas non plus de suivre une personnalité publique. C’est bien la vie courante, réelle, des gens simples dans des pays en guerre ou qui manifestent dans la rue. Le photographe manie aussi bien l’instant décisif du chasseur de cadrages dans le mouvement de l’action que la justesse des expressions des personnes photographiées, liée à la relation de confiance obtenue avec patience et ténacité sur des sujets plus approfondis. Il est aussi un commentateur hors normes car il a toujours pris des notes et gardé précieusement ses carnets.

IDENTITÉ Dans ce récit photographique qui égrène les années, il lui paraissait indispensable d’intercaler des images de ses parents. La famille au sens le plus strict, malheureusement, ses parents ayant perdu leurs proches, déportés pendant la guerre, et lui étant fils unique. «Inclure mes parents, c’était une évidence. Ils m’ont accompagné, ils étaient adorables. C’étaient des gens très modestes et très honnêtes. Je suis content qu’ils aient leur place dans ce livre. C’est grâce à eux que j’ai voyagé, ils m’y ont poussé, car je voulais fuir le climat familial étouffant, l’emprise d’une mère, les disputes incessantes entre mes parents. Mais curieusement quand je revenais, c’était un repère, un refuge. Ils me cuisinaient des petits plats, je leur racontais mes aventures. Ma mère Suzanne était une femme extraordinaire, passionnée par les arts, reproduisant des tableaux de Van Gogh à l’aquarelle, une mère juive à 200%. Elle voyageait à travers mes yeux, elle qui n’avait pas quitté la France. Elle pleurait souvent sur le souvenir des années cruelles de la guerre, j’ai découvert tardivement deux cassettes qu’elle avait enregistrées et qui m’étaient adressées où elle racontait l’antisémitisme d’avant-guerre.» Dans l’exposition, on retrouve ces extraits sonores où Suzanne raconte sa souffrance à l’école, les peurs de sa mère qui avait souffert de la discrimination en Pologne, les difficultés du quotidien, son courage, sa fierté d’être française et sa révolte d’avoir un cachet estampillé juif sur sa carte d’identité, sa honte d’un pays capable d’une telle mesure, son voyage en train pour gagner la France libre… «Toute la force de la photographie, c’est un lien fantastique avec la vie. Quand j’étais jeune, j’étais très timide, cela m’a aidé à rencontrer des gens. Quand je photographiais des choses horribles, c’était un filtre; en revanche, pour mes parents, c’était une connivence. Cela m’a permis de passer beaucoup de temps avec eux car j’avais une raison supplémentaire d’être là. Avant, je les photographiais régulièrement comme les copains mais alors qu’ils vieillissaient, j’éprouvais la nécessité de capter leurs derniers souvenirs. Mon père, épuisé, ma mère, malade d’Alzheimer.» Alain aime à parler de ses trois vies de photographes. La première comme voyageur autour du monde, photographe amateur. La deuxième comme photographe professionnel de l’agence Sygma, poussé par Hubert Henrotte. La troisième comme photographe avec ses travaux personnels au long court sans compte à rendre à qui que ce soit. Une carrière qu’il résume par une formule: «Il y a un avant, un pendant et un après Sygma.»

LES ANNÉES SYGMA Ce sont les années de l’hégémonie des photographes européens et américains, Paris est la plaque tournante de la photographie de presse, par sa situation géographique. Les trois grandes agences en «A», Gamma, Sygma et Sipa, sont à leur apogée. Elles couvrent tous les continents et leurs images sont publiées dans la presse du monde entier. Les photographes partent sur une inspiration, après avoir dépouillé les journaux et lu une brève les alertant sur une problématique, ou bien ils sont envoyés par leur agence en assignment (commande) pour des magazines étrangers prestigieux (américains, allemands, italiens). C’est l’époque du noir et blanc, de l’ingéniosité déployée pour expédier et récupérer les films, de la course des vendeurs des agences, des prix qui flambent dans les rédactions concurrentes pour s’assurer l’exclusivité, des publications en cahier de doubles pages.
Alain Keler va couvrir le retour de l’ayatollah Khomeini en Iran, les exactions des escadrons de la mort (milices paramilitaires qui terrorisaient la population) au Salvador, la naissance de Solidarnosc en Pologne, la guérilla au Guatemala ou la guerre civile au Liban (voir les photos commentées). «Des frayeurs, des foules, des policiers, des militaires, c’est le lot des photographes, cameramen et journalistes, premiers exposés, par choix et par passion. J’ai vu mourir des gens et des camarades de terrain. Nous étions une famille, nous partagions succès et échecs, disputes, jalousies parfois. De petites choses anodines se transformaient en tragédies. Je gagnais très bien ma vie, j’étais heureux, ou je croyais l’être. Courir le monde, épater les filles, faire des photos.» Mais après la conviction de l’utilité publique d’un tel métier, l’excitation de passer d’un conflit à une guerre, d’une guerre à un bouleversement politique, Alain va se rendre compte qu’il risque sa vie pour courir après les doubles pages mais que souvent l’agence, faute de nouvelles commandes, le fait rentrer au moment même où il commençait à nouer des contacts suffisants pour approfondir les sujets. Et l’euphorie va progressivement laisser place à la frustration. «Je sentais que j’étais arrivé au bout de quelque chose. Je ne me voyais pas continuer à courir de cette manière, à travers un monde dans lequel je n’arrivais pas à trouver le temps de poser mes valises auprès de ceux que je voulais photographier. Si je continuais comme cela, mes rêves photographiques allaient se fracasser dans un temps que je ne maîtrisais pas.»
En parallèle, la situation des agences se complique. La violente baisse du dollar à la fin de 1986 est une catastrophe, elle altère sensiblement les budgets et les photographes grondent aussi sur leur statut.
Il était temps de tourner la page. Alain quitte Sygma en novembre 1987.

COULEUR ET ENGAGEMENT Les années Odyssey «Je suis dans cette période couleur où je perds un peu mes repères. Les magazines n’utilisent plus le noir et blanc. À l’agence Odyssey que nous venons de créer, la plupart des photographes travaillent en couleur. Il faudra que je me perfectionne. Souvent, nous faisions des projections. Les photographes qui y assistaient donnaient des conseils et leurs critiques étaient constructives. Parmi eux, Pascal Maitre. Le film Kodachrome, c’était un bonheur pour photographier en couleur, la merveille des merveilles. Avec le Leica, c’était un véritable mariage d’amour! Le Kodachrome a été retiré du commerce il y a quelques années, balayé par le numérique.»
À Odyssey, Alain peut enfin travailler au long cours. Dans cette structure, les photographes vont eux-mêmes vendre leur reportage ou leur projet. Ils travaillent directement avec les rédactions et cela les oblige à valoriser leur travail. Les magazines comme Géo ou l’agence de production Capa financent des sujets de fond. On est en 1989, année de la chute du mur de Berlin qui entraîne avec lui, par effet dominos, les pays du bloc soviétique. Avec pour conséquence la renaissance des minorités nationales qui peuvent enfin s’exprimer. En réunissant des coupures de journaux, du Monde, de Libé, sur ce sujet, Alain part à la rencontre de la minorité des Hongrois de Slovaquie. La partition vient juste d’avoir lieu. «Le premier ministre Vladimir Meciar est nationaliste, il veut interdire de parler hongrois et supprimer les pancartes en double langue dans le Sud. Je travaille avec un fixeur. Dans la rue d’un petit village, je suis avec des gens qui parlent hongrois entre eux quand, tout à coup, ils se mettent à chuchoter à l’arrivée d’autres personnes. Et moi, cela me fait un choc, un flash, je repense immédiatement à Clermont-Ferrand. Quand j’étais gamin, une communauté de juifs ashkénazes, des rescapés des camps qui parlaient yiddish et français, chuchotaient aussi à l’approche d’autres gens. Cela a été déterminant pour la suite de mon travail. Ma perception des choses était modifiée. J’ai pris conscience que du fait de mon identité, en tant que fils de migrants, j’étais sensibilisé à ce problème d’existence pour une minorité opprimée, quelle qu’elle soit.»

LES MINORITÉS Alain va poursuivre ses reportages sur les minorités, les Albanais du Kosovo, les Tchétchènes et Kalmouks de Russie, les juifs d’Ukraine, les Tatars de Crimée, les Arméniens du Haut-Karabakh. Il publiera en 2000 le livre Vents d’Est. Et bien sûr, s’agissant des pays de l’Est, il va être amené à s’intéresser à la situation des Roms. Il va les photographier à la périphérie de Belgrade, à la frontière ukrainienne en Slovaquie, dans un village ghetto en Roumanie. Point commun de tous ces parias : ils sont exclus de la société et isolés dans des espaces à l’abandon. «En juillet 1999, alors que les forces serbes venaient de quitter le Kosovo, j’avais photographié des maisons de Roms qui brûlaient sur les hauteurs de Pristina. Dix années plus tard, je retrouvais les Roms du Kosovo vivant à Belgrade sous des ponts d’échangeurs, sous des gares ou cachés dans des bois. Avant la dernière guerre, les Juifs constituaient la plus grande minorité en Europe. Mes grands-parents, juifs polonais, sont arrivés en France au début du XXe siècle pour fuir pauvreté et racisme. Quand j’étais jeune, ma mère me parlait souvent en pleurant d’eux et de sa petite sœur, déportée avec eux à l’âge de 13 ans. Avant la catastrophe, les Juifs des villages, des ghettos, et les Roms partageaient l’exclusion des sociétés dans lesquelles ils vivaient. Ils étaient aussi misérables les uns que les autres. Et puis il y a eu Auschwitz. Juifs et Roms y ont vécu l’enfer. Aujourd’hui, les Roms sont la plus grande minorité du continent européen. Dans ce nouvel espace européen conçu pour éviter que recommencent les folies des hommes, des politiques d’état les stigmatisent. Rejetés par la pauvreté et la haine dans leurs pays, vulnérables et fragiles, à la recherche d’endroits pour souffler, ils deviennent ici et là un enjeu électoral.»

FEMMES Plus légèrement, quand on lit les légendes d’Alain Keler, on remarque ses allusions régulières aux femmes qu’il a croisées en général et à celles qui ont été déterminantes en particulier.
C’est grâce à l’une d’entre elles qu’il rencontrera John G. Morris à New York en 1971, ce fameux éditeur photo américain des magazines Life, Time et NY Times qui lui annoncera par téléphone, vingt-six ans plus tard, qu’il vient de recevoir le prix Eugène Smith. C’est Marja, une infirmière suédoise, qui le conduira en Amérique Latine. Et c’est Jennifer, une journaliste américaine, qui l’hébergera à Jérusalem. «Une période se terminait, traversée aussi par mes lumineuses amoureuses préférées, Sheila, Marja, Marie-Christine, Jennifer, Léna, qui surent partager tant bien que mal mes angoisses, mes interrogations, mes humeurs, essayant d’endiguer mes fuites. Sans y parvenir.» Tout au long de sa vie professionnelle, les femmes lui ont fait prendre des décisions, l’ont conduit sur des sujets. Et encore aujourd’hui, il se confie à sa femme Denise et lui demande conseils. La femme est-elle l’avenir de l’homme?

COLLECTIF Grande leçon d’humilité quand on entend Alain évoquer le collectif MYOP. Cet homme qui a parcouru le monde, reçu des prix prestigieux et fait des images iconiques en parle avec une simplicité et une modestie défiant toute concurrence. «Entre-temps, je suis rentré à MYOP, un collectif intergénérationnel. J’avais rencontré Ulrich Lebeuf à un checkpoint de l’armée israélienne à la sortie de Gaza. Quand ils m’ont sollicité en 2008, j’en ai parlé à ma femme Denise qui a semblé sceptique sur ce que je pouvais bien faire avec des “p’tits jeunes”. En fait, je trouve cela formidable d’échanger avec d’autres générations qui ont d’autres expériences. Ils m’apportent plus que je ne leur apporte, c’est sûr. Ils m’apprennent des tas de choses, concernant les réseaux, les nouveaux médias, ils m’ont redonné de l’énergie pour repartir sur les routes d’Europe, On parle photos et je vois de nouvelles manières de photographier qui m’intéressent. Et puis, il y a eu les expositions collectives à Arles, en 2011, en 2014 et cette année. Des aventures incroyables où l’on s’appropriait des lieux abandonnés, comme un vieil hôtel particulier ou une école depuis deux ans. Il fallait voir le chantier, on dormait dans les gravats. Ils m’ont donné une deuxième jeunesse car il n’y a que les jeunes pour n’avoir peur de rien et relever n’importe quel défi. C’est la meilleure décision que j’ai prise ces dernières années.»

Propos recueillis par Frédérique Babin

En savoir+

ARGENTINE
Dimanche 21 octobre 1973.
«Si l’Argentine est l’un des pays les plus importants d’Amérique du Sud, sa capitale Buenos Aires a longtemps été tournée vers l’Europe. On y parle un espagnol avec un accent Italien et Buenos Aires a été surnommée le petit Paris, tant certains quartiers de la capitale ressemblent à Paris. On estime que 70% des Argentins sont d’origine espagnole ou italienne et que 28% sont originaires d’autres pays européens. Les Amérindiens ne représentent plus que 1% de la population. En général, on estime que près de 55% des Argentins sont d’origine seulement européenne, 1% sont d’origine amérindienne, un autre 40% issu du métissage d’Européens et d’Amérindiens, et les 4% restant sont majoritairement d’origine syrienne ou libanaise, avec de très faibles minorités asiatiques à Buenos Aires et pratiquement aucune communauté africaine. Un des premiers endroits où je me suis rendu en arrivant à Buenos Aires fut l’une des gares de la ville qui dessert le nord du pays. Il fallait que je photographie l’arrivée des immigrants intérieurs qui venaient du nord du pays pour s’établir à Buenos Aires. Les arrivées les plus importantes avaient lieu le samedi et le dimanche. Le train L’Étoile du nord déversait tous ces immigrants qui venaient chercher du travail et qui allaient grossir les bidonvilles qui encerclaient la ville. Aller photographier les arrivées en gare faisait partie de ma commande. Je devais aussi photographier l’opéra de Buenos Aires, les grandes avenues, des restaurants avec des serveurs, des gens qui se saluaient à l’argentine en se tapant dans le dos. Je commençais à comprendre que le principal du travail d’un photographe en commande n’est pas le côté le plus excitant de la profession, mais il fallait en passer par là pour se donner la latitude de faire des photos plus personnelles. En attendant d’aller plus loin, il fallait remplir le contrat et la caisse, clés d’accès à toutes mes envies de voyage et de photographie.»

Iran
Vendredi 2 février 1979.
«Dès son arrivée hier, l’ayatollah Khomeini s’est installé dans une école. Les habitants de Téhéran viennent l’acclamer en grand nombre. Un jour, les hommes, le suivant, les femmes. Le Shah, qui a quitté le pays, n’a pas abdiqué. Il a laissé un gouvernement faible au pouvoir. Cette situation ne peut durer très longtemps. Souvent, la foule, qui prend possession de la rue à Téhéran, ne souhaite pas être photographiée. Même causes et mêmes effets que les mois précédents. Cette violence me déclenche des crises d’asthme, ce qui n’est pas très pratique lorsque l’on est photoreporter. Les photos, il faut les arracher une par une. Je suis moyen pour ce genre d’exercice, mal à l’aise. Un journaliste américain se prend une balle perdue. Son corps sera rapatrié plus tard, les liaisons aériennes étant interrompues. Je ferai quand même ma deuxième couverture de l’hebdomadaire américain Newsweek. Je suis tombé par hasard sur des arrestations de membres présumés de la Savak (Sazman-e Ettel at va Amniyat-e keshvar, organisation pour le renseignement et la sécurité nationale), la police politique du Shah, redoutée par la population. Elle avait virtuellement des pouvoirs illimités d’arrestation et de détention dans le pays. Il y a, après une guerre ou une révolution, un court moment d’euphorie pendant lequel la presse peut travailler librement. Mais rapidement les nouvelles autorités, une fois un semblant d’ordre rétabli, bloquent toutes les initiatives des journalistes qui ne sont pas jugées conformes à l’intérêt de ces nouvelles autorités. Ces réactions ne font qu’empirer au cours des années, pour maintenant laisser des pans entiers de l’information entre les mains de policiers ou de propagandistes officiels. Ce mouvement a même atteint certaines “démocraties occidentales”. Il y a fort à parier que les récents succès de politiques d’extrême droite finiront par influencer toutes les classes politiques confondues, avec comme résultat un renforcement de législations restrictives à l’égard de la liberté de la presse, pourtant encore une liberté fondamentale garantie par la loi dans le cadre de la liberté d’expression que permet la démocratie.»

SALVADOR
Mercredi 3 décembre 1980.
« En ce matin de décembre, le corps d’une femme flottait à la surface du lac de ILopango, non loin de San Salvador. Elle avait été torturée et mutilée par les escadrons de la mort, ces groupes paramilitaires qui semaient la terreur dans la population salvadorienne. Civils, syndicalistes, membres du clergé et hommes ou femmes politiques de gauche étaient sous la menace constante de ces groupes, composés de miliciens d’extrême droite, de membres des forces armées et de la police, d’où leur impunité. C’est une semaine terrible qui allait se dérouler. Elle avait commencé par l’assassinat de cinq syndicalistes. Les organisations de défense des droits de l’Homme nous prévenaient lorsque des cadavres étaient retrouvés. Tous les matins, elles faisaient une tournée des quartiers populaires, alertées par des habitants. Le but des escadrons de la mort étant de terroriser la population civile pour lui faire comprendre ce qui allait lui en coûter de supporter les groupes révolutionnaires. Au pouvoir depuis les années 1930, les militaires, alliés de l’oligarchie salvadorienne, gardèrent le pouvoir grâce à des fraudes massives lors des élections qui se succédèrent, et à une répression organisée par les autorités en place. Les conditions sociales des paysans et de la population ne s’étant pas améliorées, des groupes révolutionnaires s’organisèrent après la révolution sandiniste au Nicaragua. Le photographe voyeur? Certains sans doute, pas tous. Il m’est arrivé souvent de me sentir mal à l’aise, et ce n’est pas en me faisant tout petit que je résolvais mes sentiments. On a beau se dire que l’on témoigne, d’abord, on ne sait pas vraiment pour qui, et ensuite, je ne crois pas que cette réponse colle bien aux drames auxquels nombre d’entre nous ont été confrontés. Il ne faut pas trop se raconter d’histoires non plus. Souvent, le photographe est là pour faire des photos chocs qui se retrouveront dans des festivals, sur des cimaises. Je n’échappe pas à la règle, mais ce n’est pas ce qui me guidait au Salvador, ni plus tard je l’espère. Ce sont quand même ces images fortes et importantes qui peuvent sensibiliser le directeur artistique d’une publication, mais aussi le spectateur potentiel. C’était bien de témoigner sur une histoire qui nous prenait aux tripes. C’était aussi se confronter à la réalité de la guerre, pour voir peut-être jusqu’où nous pouvions aller, une manière de se tester.»

POLOGNE
Samedi 23 août 1980.
«J’arrivais sans visa à l’aéroport de Varsovie le lundi 18 août. Je me présentais en tant que touriste, travaillant comme représentant pour la fabrique de maroquinerie de mon père. En effet, malgré des accords internationaux, avoir rapidement un visa de journaliste pour la Pologne relevait du miracle. Depuis le 14 août, une grève se déroulait aux chantiers navals Lénine, à Gdansk, ainsi qu’à Gdynia, ville située à une vingtaine de kilomètres de Gdansk. La situation ne faisait que se détériorer en Pologne à la suite d’une augmentation massive des prix. En juillet, près de 177 grèves avaient éclaté dans le pays. J’obtins d’abord un visa de touriste provisoire qui m’obligea à rester à Varsovie. Une extension donnée par un fonctionnaire de l’immigration plutôt sympathique – il parlait très bien français et était très heureux d’échanger avec moi dans notre langue – me permit de rester en Pologne. Le 22, je me rendis en taxi à Gdansk où se déroulait la plus grande grève dans le monde communiste, l’un des événements parmi les plus importants depuis l’insurrection de Berlin-est en 1953. Le 23, j’accédais aux chantiers navals Lénine. La presse étrangère, pas nombreuse à mon arrivée, était la bienvenue. Le 14 août 1980, dès 5 heures du matin, quelques jeunes gens distribuent des tracts dans les rues de la ville. À l’intérieur du chantier naval, trois ouvriers d’une vingtaine d’années sortent des vestiaires avec des banderoles qui appellent à la grève. Ils se mettent à parcourir les allées du chantier, bientôt suivis par des centaines d’ouvriers de cette entreprise phare de la Pologne populaire, qui construisait des bateaux essentiellement destinés à l’URSS. Un peu plus tard, un certain Lech Walesa, un électricien de 36 ans, franchissait le mur d’enceinte et s’introduisait dans le chantier dont il avait été licencié quelques années auparavant. L’influence de l’église conservatrice polonaise était visible partout dans l’enceinte des chantiers. Des messes avaient lieu tous les jours et des confessions publiques se déroulaient entre des rangées d’ouvriers. Dans les jours qui suivirent cette confession publique*, les scènes d’actes religieux, de messes publiques se reproduisirent quasi quotidiennement. C’est l’histoire de cette révolte, prémices de l’écroulement d’un système que des hommes voulurent plus juste mais qui finit par s’écrouler tant le chemin qu’ils suivirent s’éloigna des rêves révolutionnaires qui marquèrent le début de l’industrialisation de nos sociétés.»

*La photo « confession publique aux chantiers navals de Gdansk » a fait l’objet d’un épisode du documentaire «les cent photos du siècle» de marie-Monique Robin, diffusé sur la chaine ARTE.

Israël
Dimanche 14 juin 1981.
«Cette journée aurait dû être pour moi un événement de la plus grande importance. Elle le fut. Mais pas comme je le pensais. Jérusalem, les 14 et 15 juin 1981. Pour la première et dernière fois, 15 000 juifs déportés* des camps nazis – ou enfants de déportés – se réunissaient à Jérusalem pour témoigner de ce qui s’était passé lors de la dernière guerre mondiale, et pour que cela ne puisse plus se passer. Les participants étaient venus du monde entier. En tant que petit-fils de déportés, j’étais plus que concerné par cet événement, mon enfance ayant été bercée par les pleurs de ma mère sur la déportation de ses parents et de sa petite sœur Raymonde, âgée de 13 ans. Sans compter celle de ma grand-mère paternelle ainsi que d’un frère et d’une sœur de mon père, qui était toujours resté discret à ce propos. Pour tout événement de cette importance, il y a pléthore de journalistes, qui à un moment donné se repèrent à l’aide de leur accréditation, généralement fièrement exhibée sur leur poitrine. C’est ainsi que je sus tout de suite que la très jolie brunette aux yeux verts et au sourire d’ange, accréditée en tant que Time magazine, que mon regard avait captée aussi vite qu’un radar repère un missile, faisait partie de notre cirque. En réalité, le seul intérêt du badge, outre nous faciliter le travail, fut de me rendre plus téméraire. Il me permit de l’aborder rapidement, comme si je m’inquiétais de la voir être approchée plus vite que moi par un autre photographe intrusif, ou par un scribouilleur de la pire espèce cherchant à se rendre intéressant auprès de la belle. Jennifer, que je surnommais très vite ma petite fraise, my little strawberry, car son rouge à lèvres avait le goût de fraise, devint très vite ma petite amie en Israël. Le fait qu’elle habitait Jérusalem, qu’elle partageait un appartement avec une Israélienne, me donnait, en plus de l’amour, le gîte, ce qui me permit de faire de nombreux aller-retour dans la région, tout au moins tant que l’agence Sygma n’eut pas de correspondant sur place, démarche que je considérais avec dédain et qui ne trouva aucune aide de mon côté, au moins tant que mon idylle avec la belle JAP (Jewish American Princess) dura. La meilleure alliée que j’avais dans la région était l’actualité, aussi intense que l’on peut l’espérer quand on est amoureux et photographe!»

* Sur l’avant-bras de ces rescapés de camps nazis, le tatouage rappelant quel fut leur sort (légende Sygma).

GUATEMALA
Mercredi 3 mars 1982.
«Chajul, province de Quiche. Un guérillero, arrêté par la défense civique du village, a été livré au bataillon commandé par le colonel Manuel Benedito Lucas Garcia, frère du président au pouvoir Romeo Lucas Garcia. Quelques années plus tard, je reçus à Paris une demande d’une ONG basée à Genève, qui avait été contactée par des membres de la famille de ce prisonnier qu’ils avaient reconnu lors d’une parution de ma photo dans un magazine mexicain. L’ONG me demandait si j’avais eu de ses nouvelles. Malgré les promesses que nous avait faites le colonel, il est vraisemblable que le prisonnier avait été exécuté. Chajul demeura sous l’influence directe de la guérilla pendant presque cinq ans, selon le général rentré dans le village avec ses troupes le 19 janvier. Chaque jour, conseillées par des indicateurs, des patrouilles ratissaient les environs à la recherche de guérilleros, accompagnées par des membres de la défense civique du village.»

Tripoli, Liban
Mardi 20 décembre 1983.
«Le 3 septembre 1982, Yasser Arafat, tout juste évacué de Beyrouth assiégée par l’armée israélienne, débarquait à Tunis et y installait le siège de l’OLP, pour un exil de douze ans, jusqu’à son retour en territoire palestinien, le 1er juillet 1994. Quelque peu réticente à accueillir les exilés, la Tunisie du président Habib Bourguiba avait finalement plié, notamment sous la pression des États-Unis. Ce choix permettait aussi à l’organisation palestinienne de s’affranchir de l’encombrante tutelle syrienne. Cet exil sera brièvement interrompu en septembre 1983 quand Yasser Arafat retournera par des moyens inconnus au Liban pour soutenir ses hommes face à l’armée syrienne. Cette expédition se soldera le 20 décembre par l’expulsion de Tripoli* (nord du Liban) du chef de l’OLP et de 4000 de ses combattants.»

* Le 20 décembre, après des jours d’incertitude et de bombardements israéliens, les 4000 Palestiniens de l’OLP “loyalistes” (fidèles à Yasser Arafat) ont quitté Tripoli. Ils sont partis à destination de Tunis, à bord de navires grecs battant pavillon de l’ONU, et protégés par la marine de guerre française (légende Sygma).

TCHÉTCHÉNIE
Lundi 12 décembre 1994.
«Je suis dans la Tchétchénie en guerre, seul et sans commande, la peur au ventre. Bombardements, morts La folie règne partout, sans répit et sans aucun endroit où se réfugier. L’alerte d’une correspondante de CNN – “Les Russes disent qu’ils vont bombarder le palais présidentiel. Je les connais. Ils vont tout bombarder sauf le palais. Je me tire d’ici.” –et les mots de mon fils Léo, âgé de 2 ans, joint depuis un téléphone satellite –“Papa, viens !”– me font craquer et rentrer précipitamment à Paris. C’est Noël. À la télévision, on ne parle que de l’offensive russe. Les fêtes terminées, je retourne à Grozny. En Tchétchénie, comme dans tous les lieux où je me suis rendu pour mener à bien un projet, je ne couvre pas un événement : je cherche des images qui viennent le nourrir. Aidé par le correspondant à Moscou de TF1, Patrick Bourrat, je me fais passer pour un membre de son équipe pour travailler sur l’armée russe. À la tombée de la nuit, nous arrivons au quartier général de l’armée, dans ce qui était l’un des plus beaux parcs de la ville et qui, désormais, ressemble à un champ de bataille. La première scène qui s’offre à nous est un soldat jouant du piano sous les yeux d’autres militaires. Surréaliste! Il n’y a presque plus de lumière. Je fais deux images à des vitesses très lentes. J’arrive à la fin de mon film. Je le change le plus vite possible. Mais la lumière a quitté le jour, plus de photos. Je n’ai appuyé que deux fois sur mon déclencheur. Il me faudra attendre mon retour en France pour savoir si j’ai une image.»

JE SOUTIENS tljc
JE FAIS UN DON

touslesjourscurieux est un site indépendant créé par d’authentiques amoureux de la photo. Toutes les semaines, nous proposons sur notre site gratuit des articles et un agenda complet. Tout cela ne peut se faire sans vous. Alors, si vous prenez du plaisir à nous lire… faites un don. Merci.


Saisissez les éléments à chercher et appuyer sur la touche "entrée"